Chapitre Premier

LA PLUME OU L’ÉPÉE

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“Hector écrivait comme chaque matin au grenier du Manoir des Archives. Ce lieu historique préservait dans ses bibliothèques les récits des derniers siècles : de la naissance de la Valéria et des grandes heures de Valère, aux gouvernances des Sept Généraux, les aïeux d’Hector, depuis le Pacte des Rois. Les recueils les plus récents contaient, quant à eux, la chute du Grand Nord au commencement de l’ère des Neuf Noires.

Chaque Valérien, qu’il soit habitant de Carnella, la cité-capitale d’Allevard, ou originaire des plus lointaines provinces du continent, avait son droit dans les bibliothèques du général. Car la tradition valérienne encourageait la connaissance du passé, l’apprentissage de l’histoire de son peuple et le culte des ancêtres. Et c’était au général, de père en fils, d’occuper les pages blanches de ces livres dont l’écriture se confondait entre faits et mémoires.

Le Manoir des Archives n’avait pas toujours été la résidence principale du Général de la Valéria. Il n’était auparavant qu’un lieu faiblement fréquenté par la vie humaine, dont le général en exercice, d’une visite furtive et occasionnelle, venait entreposer ses derniers écrits.

Mais les mystères du manoir séduisirent le Huitième Général, plus que tous ses prédécésseurs. Et d’une décision impulsive qui ressemblait tant aux traits de sa mère, Hector brisa la coutume de sa lignée. Il quitta Orthega, la capitale du continent où avaient toujours vécu ses ancêtres, et fit route vers la cité natale de son épouse, se promettant d’accomplir son devoir d’écriture quotidien dans ce sanctuaire de littérature épique.

Hector déposa sa plume d’oie et referma l’ouvrage. Il leva les yeux. Une jeune femme se tenait devant son bureau. Ses longs cheveux bruns marquaient un contraste avec sa robe liliale, claire et légère. La douceur de son visage apaisait les murs en pierre râpeuse.

— Les invités nous attendent… déclara Séréna telle une petite fille impatiente.

L’homme se leva alors, droit et imposant. Ses mains chaudes saisirent avec délicatesse les fines épaules de Séréna qui les sentit grimper jusqu’à sa nuque.

— Ne les faisons pas plus attendre, ma Dame ! répondit-t-il en adressant un regard complice à son epouse.

Ils descendirent les marches du grenier, traversèrent la bibliothèque qui occupait le premier étage avant d’arriver au rez-de-chaussée du manoir, réservé aux quartiers habitables de la famille du général.

Hector s’approcha de la porte d’entrée, lourde et entrebâillée. Celle-ci avait laissé pénétrer un rayon lumineux chargé d’une affluence de particules qui s’animaient dans l’air. Serena entendait des chants mêlés d’éclats de rires.

Dehors, quatre hommes les attendaient. Ils arboraient les plus belles parures de guerre : des tuniques en peau de loup et des heaumes à crête en crin de cheval.

— Bonjour Général ! Bonjour Madame ! s’exclamèrent-ils en cœur.

— Bonjour messieurs ! répondit poliment Hector.

— Le Banquet de l’Automne n’attend que vous ! procclama le plus proche soldat.

Son regard refroidit d’un trait l’enthousiasme des gardes.

— Le Capitaine Leonarh ne se trouve pas parmi vous ? demanda le général un ton contrarié.

— Un évènement imprévu l’a retenu en dehors de la cité, répondit le garde.

— Nombreux sont ceux qui attendent sa venue… ajouta Séréna.

— Son absence nous attriste tous, enchérit-il.

— Et c’est avec le plus grand honneur que nous vous accompagnerons ! s’exclama le plus grand des quatre en secouant sa lance.

— Très bien, allons-y ! conclut Hector.

Sans plus attendre, le cortège emprunta une allée de terre vêtue d’un épais tapis de feuilles sèches et bordée par de vertigineux cyprès qui jaunissaient en cette saison. Le soleil matinal rayonnait sur le chemin qui divaguait en deux routes, fines et étroites telles des racines, l’une, s’élevant vers la plus haute colline, l’autre, dévalant dans la cité.

Derrière la suite, le manoir, seul et ancien, veillait sur Carnella, la Cité-Boisée. Il se situait en bordure de la cité, non loin de la Colline du Noyer, une butte ventée qui hébergeait son dernier arbre, un noyer centenaire.

Carnella, comme ses quatre sœurs, les cité-capitales de la Valéria, parmi Orthega, la Cité-Continent et premiere capitale, Méréa, la Cité-Fleuve, Aldhénas, la Cité-Ombragée, et Gardhella, la Cité-Ventée, fêtait, en ce jour, les premières heures de l’automne.

Pour le peuple valérien, le changement se manifestait par le commencement d’une nouvelle saison. La nature, d’une beauté unique et fugace, les accompagnait vers le renouveau.

Le cortège entama son entrée dans les rues de la ville. Hector et Séréna traversèrent la foule qui se bousculait autour des buffets. Leur prestance interrompait les villageois dans leur repas qui les saluèrent et leur rendirent grâce.

Chaque banquet évoquait une des quatre couleurs de la saison. Le premier buffet, aux teintes jaunâtres, exposait d’immenses cocottes de lotte au curry citronné, des pommes de terres dorées au feu de bois. De longues nappes orangées avaient été dressées pour le second buffet qui mettaient en lumière de larges assiettes garnies de purée de carottes et de potiron accompagnée de canard à l’orange. La couleur emblématique des Valériens, le rouge, se retrouvaient dans toutes les viandes cuisinées. Il en allait du canardeau grillé comme du sauté d’agneau, si tendre et saignant, servi dans un lit de tomates encore juteuses et de savoureux poivrons. Le dernier et non le moins copieux des festins régalait ses invités d’une terrine de lièvres aux châtaignes, noyée dans un jus de cèpes et décorée de quelques marrons, noix et noisettes. Les tablées voisines semblaient aussi recouvertes de montagnes de biscuits à l’amande, d’une armée de petits pots de crème vanillée, et de paniers de mûres et framboises, entourées d’enfants, la langue pendue et le menton collé sur les bords de table. Le service de boissons arrosait ce banquet. Chacun était libre de se verser une coupe de vin rouge ou une chope de bière blonde, le breuvage des assoiffés en temps de fête.

— Je continue à dire que ce banquet est une folie… murmura Hector à son épouse. La guerre dure douze ans. Les Victoriens sont à nos portes. Devrions-nous festoyer autant ?

— La guerre ne sarrêtera pas demain et il faut nourrir tes hommes, rétorqua-t-elle.

— Enfin, regarde !

— Ce banquet ne nourrira pas que leur panse, mais aussi leur loyauté et leur courage pour les jours à venir.

— Penses-tu quils se rappelleront de la saveur de lagneau ou du lièvre une fois quils affronteront les Victoriens ?!

— Peut-être… Car ils se souviendront de la cause de leur combat. Ils se souviendront de cette fête qui nous fédère, de leur foyer quils doivent protéger.

Les rides du front du général se creusèrent. Ses yeux se plissèrent.

— Je n’ai pas reçu de nouvelles des Torhnalliens…

— Tu n’as pas de lettre mais tu as une fête devant toi ! Profite donc mon amour ! répondit Séréna avec légèreté. Les plaisirs simples deviennent si rares, et chacun d’entre nous, ici, le sait.

— Un mois sans nouvelle… Cela devient long…

Séréna l’interrompit en caressant son visage.

— Cette journée est la nôtre et elle se terminera bientôt ! déclara-t-elle avec insistance.

— Tu as raison, enjouons-nous du présent, termina-t-il en redressant la tête.

Séréna lui sourit en retour.

Le couple atteint l’entrée de la cité, accompagné de Carnelliens, par centaines. Il s’arrêta sous une grande arche en pierre, sur laquelle étaient gravées d’anciennes épigraphes, louant le symbole valérien, une plume cambrée se terminant par une hampe en forme d’épée, à la pointe fine et effilée.

Les plus célèbres peintres du continent les attendaient, déjà assis sur leur siège bancal et remuant le pinceau sur la toile, impatients à l’idée d’exprimer leur créativité et extravagance. Chaque artiste maîtrisait une technique picturale précise. Il y en avait pour tous les goûts, de la peinture à l’huile au pastel, en passant par l’aquarelle et la tempera.

Séréna paraissait de nature joviale et décontractée. Elle s’adossa avec délicatesse contre une des colonnes de l’arche alors qu’Hector se tenait droit, aussi rigide qu’une lance.

— Voyons détends-toi… souffla-t-elle.

— C’est tout ce que tu trouves à me dire, rétorqua-t-il avec encore plus de nervosité. À vrai dire, je ne suis pas sur que ce soit la meilleure méthode…

Soudain, Elioth accourut vers ses parents et se cogna contre leurs jambes.

Pris d’une douleur légère, il se frotta la tête sans pleurer. La maladresse amusa les spectateurs. Puis, Hector prit son fils dans les bras et les peintres poursuivirent leur œuvre.

Une fois satisfaits du rendu final, les artistes exposèrent leur tableau familial sur la grand-place de Carnella. Les habitants pouvaient terminer leur digestion en admirant les dix chef-d’œuvres.

Les jours passèrent, et le succès que connut l’exposition dès ses premières minutes s’essouffla face aux inquiétantes réalités de la guerre. Les Valériens retournèrent aux taches quotidiennes de la cité sous les ordres de leur général qui anticipait un départ vers les provinces voisines. Les marchands réempruntaient la route à travers le continent. Les paysans recultivaient leurs champs. Les combattants reprenaient leurs entraînements dans la caserne près de la grand-place. Les fours des forges brûlaient de nouveau. Et les animaux nettoyaient le sol des dernières traces du Banquet de l’Automne.

Dans le grenier de son manoir, Hector feuilletait quelques pages qui évoquaient fièrement les prouesses du peuple valérien dans son aptitude à survivre face aux menaces de son époque. Séréna s’était assise sur ses genoux. Elle lisait le récit d’une voix mélodieuse qui berçait son homme.

« La capitulation de ma cité natale est si proche. Je ne lui donne pas plus de quatre jours avant de tomber. Les légions du Grand Nord nous ont encerclés. Leurs six seigneuries nous guettent alors que nos renforts se font bien silencieux. L’envahisseur a du les repousser et les asservir. Nos éclaireurs ont du déserter.

Nous voilà coupés du monde depuis trop longtemps. Nous voilà cachés derrière nos murs émiettés. Nous voilà affamés, à manger les derniers rats encore audacieux pour déambuler entre les cadavres. Nous voilà assoiffés, à boire nos dernières gouttes d’urine. Bientôt nous mutileront nous-mêmes nos blessés. Bientôt nous les achèverons pour qu’ils se taisent, pour qu’ils connaissent un semblant d’apaisement, et pour que les derniers hommes vaillants puissent se nourrir et se battre dans un dernier élan…

Je ferai en sorte que cette guerre pour notre liberté se termine ce soir, sur la terre de mes ancêtres, lors de notre ultime attaque, bien que, désormais, il ne s’agisse plus que de l’honneur d’un général presque éteint.

Général Valère. An premier après le Pacte des Rois. Le dernier siège d’Orthega. »

— Tu aurais pu m’épargner les détails… déclara Hector.

— Pourquoi ? Tu vas recracher notre banquet ? répliqua Séréna.

— C’est bien possible… répondit-il d’un ton amusé en se penchant vers sa femme.

— Mon pauvre homme ! Il s’agit d’un beau récit ! Si fort ! Si dur ! Il soulève le cœur !

— Il soulève peut-être ton cœur, pour ma part, je dirai plutôt qu’il retourne l’estomac…

— Arrête un peu tes manières ! La suite du passage est magnifique ! enchérit Séréna.

— D’ailleurs, il doit être par ici…

Hector brassait divers papiers et ouvrages qui submergeaient la table. Le regard du général s’arrêta sur un tampon de cire qui scellait l’un d’entre eux, imprimé d’un dessin : un large bouclier harassé par les coups de serres d’une nuée de rapaces.

— Qu’il y a -t-il ? questionna son épouse.

— C’est le sceau de Torhnalla ! déclara-t-il. Que fait-il ici ?

Le cœur d’Hector s’affola, pris entre soulagement et inquiétude. Séréna quitta brusquement le confort des robustes cuisses de son époux.

— Que dit-il ? demanda Séréna d’un ton insistant.

Les yeux du général oscillaient de droite à gauche comme une pendule affolée. Il grimaçait.

— Je crains qu’il annonce mon départ, répondit-il. Les Torhnalliens appellent au soutien pour défendre leur cité. Les offensives de l’Ennemi ont détruit tous leurs avant-postes et endommagé leur première muraille. Ils ne mentionnent rien sur les pertes humaines mais je sais à quoi m’attendre. Il est temps pour le général de la Valéria dassumer son titre, de laisser la plume et son encrier, et de ressaisir l’épée !

Hector se leva, pensif. Il s’approcha d’impressionnantes cartes qui étaient étendues sur une table démesurée. Elles représentaient les cinq continents, ceinturés et menacés par cinq océans. Le regard d’Hector s’arrêta sur les îles au Nord. Leur représentation les rendait si peu visibles sur la carte. Cet archipel, en même temps vaste et dérisoire, avait sans doute été dessiné par la main même de Valère, souhaitant rendre hommage au peuple nordique, qui l’avait asservi puis libéré, un peuple autrefois fier et fort, submergé et décimé par l’insatiable appétit des flots glacials du dieu Norh. Bien qu’Hector ne reconnaissait tristement plus que trois continents, Artha, l’Akilys et la Valéria, il respectait profondément le dévouement de son aïeul envers le Grand Nord. Le quatrième, quant à lui, n’était autre que la Victoria, dont l’existence insultait celle de tous les autres.

Séréna saisit une jarre en argile qui était posée sur un petit meuble en pin massif. Elle remplit deux verres d’un vin rouge issu d’un cépage de Pyrrhen, réputé pour son goût fruité.

— Hector, envoie des combattants au Sud, repousser l’Ennemi à ta place, suggéra Séréna, inquiète. Ils seront si fiers de se battre en ton nom !

La voix de Séréna interrompit les songes d’Hector mais il était incapable d’entendre avec distinction les paroles de sa femme. Il restait les bras tendus, face à sa table, sur laquelle était déposé son verre gorgé de vin.

Hector se retourna lentement vers elle.

— Tu ne comprends pas ? Il est de mon devoir de rejoindre la province de Borheal. Nous arrêterons les légions victoriennes bien avant qu’elles n’écrasent Torhnalla, répondit-il avec sérénité. Il nous faut concentrer toutes nos forces militaires pour mettre un terme à cette invasion et aux carnages qu’elle engage. Cette guerre implique toutes les provinces valériennes et je ferai appel à chacune d’elles !

— Reste avec ta famille, reste avec ta femme et ton fils ! implora Séréna. Il grandit si vite. Elioth n’a jamais eu plus besoin de son père !

— Tu oublies que d’autres ont besoin d’un chef ! rétorqua Hector d’un ton solennel. C’est le chemin que j’ai choisi. C’est ma route !

— Tu oublies son rituel de passage ! répliqua-t-elle. Il aura bientôt lieu…

Hector pouvait lire la peine dans les yeux clairs de sa femme. Mais elles connaissaient les risques en l’épousant : le voir partir sans peut-être ne jamais revenir. Les bougies situées à proximité de la table renvoyaient uniformément une lumière douce et sensuelle qui réchauffait le teint de Séréna. Une partie de son visage, ombragée et ténébreuse, dissimulait des larmes naissantes.

— Je te remercie de me faire confiance, ajouta-t-il.

Il prit les mains de sa femme et les embrassa.

— Il faut que je vois Elioth, conclut Hector.

— Va voir tes hommes, je vais le chercher, répondit Séréna. Il doit être en pleine escapade, en train de vagabonder loin de l’effervescence des rues, loin du trouble des foules.

Elioth avait pour coutume de se promener à travers les hautes herbes sauvages près de la cité. Ce jour-là, il grimpa au vieux noyer à l’écorce râpeuse et admirait la beauté des plaines d’Allevard tout autour de lui. La verdure avait longtemps dominé cet espace qui jaunissait depuis peu. Le vent se leva. Il sentit l’air sur son visage. Le petit garçon ferma les yeux au contact de cette caresse. Ses cheveux volèrent. Puis, il perçut une voix féminine et familière au loin, couverte par le bruit du vent.

— Elioth ? Elioth ! entendit-il.

À mesure que les secondes s’écoulaient, la voix qui portait devînt de plus en plus claire et pure. Elioth baissa la tête et vit au pied de l’arbre, sa mère.

— La vue doit être belle de là-haut ! commenta Séréna. Tu sais que ton père te cherche ? Il veut voir son explorateur préféré, ajouta-t-elle.

Elioth aperçut Hector de la cime du noyer. Il descendit en hâte de branches en branches, puis, sauta sur le socle rocheux de l’arbre, sans se soucier d’une hasardeuse et douloureuse chute. Il retomba en parfait équilibre sur ses pieds, face à sa mère. Séréna sortit un petit tissu de sa robe et nettoya les salissures qui s’étaient déposées sur ses joues roses et rebondies. Le garçonnet sourit, ses yeux brillaient, emplis de joie et d’innocence.

Hector le vit courir en sa direction, traversant les champs et grimpant la colline avec légèreté. Au moment où Elioth arriva à son sommet, Hector le prit dans ses bras et le souleva dans le ciel azur, peuplé de longues traînées de cirrostratus blanchâtres. Père et fils rirent pleinement et Hector déposa Elioth sur l’herbe verte fouettée par le vent. L’homme, à la carrure d’un géant, s’agenouilla face au petit garçon.

— Où était mon aventurier ? dit-il. Tu m’as apporté un cadeau pour mon départ ?

— Papa ! Tu pars encore ?! répondit Elioth d’humeur espiègle.

— Des personnes comptent sur moi… rétorqua Hector avec tendresse.

Il recoiffa délicatement les cheveux du garçon.

— Des enfants aussi… ajouta-t-il. Ils m’attendent… Tu comprends ?

Elioth acquiesça de plusieurs vifs hochements de tête puis conclut par un regard boudeur. Hector sortit de sa poche un objet emballé dans un morceau de tissu sombre et abîmé. Il dévoila un pendentif qui semblait avoir été forgé lors d’un temps ancien. Malgré son état, cette plume argentée resplendissait dans le creux de la main d’Hector.

— Te souviens-tu de ce que je t’ai dit sur ce pendentif ? demanda-t-il.

— Oui ! Mais j’ai découvert quelque chose par là-bas ! répondit aussitôt Elioth.

Il se retourna brièvement et montra du doigt l’horizon, au-delà de l’arbre dans lequel il venait juste de grimper. Elioth était émerveillé par la forêt calme et mystérieuse, qui résidait au pied des Monts Immortels, l’unique chaîne de montagnes valérienne, en Alapas.

— Savais-tu que je suis allé jusqu’au fond de la forêt ? Tout là-bas ! Regarde ma carte !

Le petit garçon détacha une ficelle qu’il portait en bandoulière et déroula une feuille de papier brunie par la terre. De grossiers traits circulaires d’ardoise rappelaient le bois de Rosas. L’emprunte de ses doigts alourdissait le dessin de réalisme, rendant les feuilles vivantes et sombres, transformant cette forêt en un lieu plus anarchique et mystérieux encore. En-dessous, une maison plus finement dessinée symbolisait le Manoir des Archives. Et la forme globale du continent ressemblait à un large sac de pommes de terre dont le fond se terminait en une pointe qui faisait allusion à la province de Borheal. Enfin, Hector pouvait lire en majuscule et tout autour de l’illustration : « OCÉAN ».

— Et tu t’y es vraiment rendu seul ? Tout seul ?!

— Oui ! Oui ! déclara le garçon d’un ton fier et assuré. Maintenant, sais-tu que la peau des arbres a un nom ? Ça s’appelle l’écorce… Et l’écorce est plus dure que notre peau !

Elioth se tourna à nouveau face à son père pour lui pincer le visage de sa petite main.

— Et l’écorce est vitale pour l’arbre. Et la peau est vitale pour nous. Mais sais-tu pourquoi les arbres vivent plus longtemps que nous ?

— Ils sécrètent de la résine ! Ainsi, ils arrivent à se soigner eux-mêmes, suggéra Hector en se prêtant au jeu.

— Car les arbres ne font pas la guerre… Les vieux arbres accueillent les arbrisseaux pour qu’ils poussent à côté d’eux comme ils me laissent grimper sur eux. C’est ça que j’aime chez les arbres…

Hector, décontenancé, entre honte et tristesse, prit son fils dans les bras. Puis, il déposa le pendentif autour de son cou. Le petit garçon en fut tellement perdu d’admiration qu’il saisit l’objet sans nettoyer ses doigts recouverts d’une fine pellicule de terre. Son regard s’était engouffré dans la splendeur de ce symbole, cherchant à déceler les secrets de son histoire.

— N’oublie pas… dit Hector avec un regard bienveillant.

Elioth leva les yeux vers lui.

— Cet objet a beaucoup de valeur à mes yeux. Prends-en soin en mon absence comme tu prends soin des arbres et comme ils prennent soin de toi, conclut-t-il.

Le garçonnet étreint Hector avec émotion et tendresse. Il se retourna et dévala la colline pour rejoindre sa mère. Hector se releva et la regarda s’éloigner. Il ressentit une tristesse qu’il tenta de dissimuler au plus profond de lui. Les traits de son visage se durcirent. Ses sourcils se froncèrent. Sa mâchoire se resserra. Puis, il se retourna.

Dos à sa femme et à son fils, il avança de quelques pas vers l’autre flanc de la colline. Il sentait une grande présence. Hector vit au pied du vallon plusieurs centaines de soldats, disciplinés en rang, attendant un ordre de leur général.

Il aperçut également Leonarh, le capitaine de l’Armée Valérienne. Cet homme se détachait de l’ombre de l’armée qui se tenait derrière lui. Sa silhouette illustrait parfaitement celle de tout guerrier valérien doté d’une habilité légendaire au combat et d’une endurance omnipotente. Son visage paraissait froid et atonique. Toutefois, un feu intérieur semblait vouloir s’échapper de Leonarh. Ses poings serrés renfermaient une profonde frénésie. Ses yeux bleuâtres reflétaient une intime loyauté. Mais le capitaine restait immobile. Il regardait avec intensité Hector, seul, figé, au sommet de la colline, le manteau pourpre hissé par les bourrasques.

Le général profitait du silence et du seul bruit du vent. Il ferma lentement ses yeux. En se concentrant, il pouvait ressentir le battement régulier de chacun des cœurs, en contrebas, face à lui. Son ouïe devinait même les cliquetis des épées courtes et des boucliers ronds. Chaque homme disposait d’un équipement léger, exclusivement fait de cuir brun, de sorte qu’il puisse parcourir de longues distances à travers le continent, et conserver une fureur et une vitalité dans les combats au corps-à-corps. De ce fait, deux épaisses spallières protégeaient les épaules, de longs brassards en plaque recouvraient chaque poignet jusqu’au coude, de souples jambières étaient attachées de la cheville au genou, et un calcif, dissimulant l’intimité masculine, était soutenu par un large ceinturon. Seul le casque en laiton représentait une réelle charge pour le soldat, qui toutefois, s’était avérée indispensable lors de maints affrontements.

Quelques instants plus tard, Hector rouvrit les yeux. Il fit un dernier pas en avant et dit d’une voix ample.

— Chers amis ! Mes frères et fidèles compagnons de route ! Nous voici confrontés à une menace grandissante… Elle a pris ses racines à l’Est ! Et nous ne lui tournerons pas le dos. Mon père disait, nous ne pouvons pas être des héros tous les jours, mais nous pouvons nous comporter en tant qu’homme chaque jour de notre vie. Et c’est ce que nous ferons ! Nous sommes des hommes ! Ainsi, nous partons à l’aube pour défier la violence des armes et la peur des cœurs ! Quant à l’espoir ? Ne le quittons pas des yeux !

Leonarh et les quelques centaines de vétérans crièrent avec fierté et acclamèrent les paroles de leur général. Ils brandirent leurs lances aiguisées en rythme dans une lumière crépusculaire qui s’essoufflait toujours plus à chaque instant.

— Ne le quittons pas des yeux… se chuchota Hector.

Puis, ce dernier descendit la colline d’un pas élancé. Les hommes le saluèrent avec respect et gratitude dès qu’il arriva au pied du vallon. Hector appréciait les actes anodins de ses courageux soldats, parfois intimidés par l’autorité et la prestance de leur général. Ils étaient en réalité des voisins, des camarades ayant partagés de nombreuses douleurs et souffrances. Ils ne vivaient qu’à quelques lieues ou maisons d’Hector. Mais le général Hector était devenu un homme grandement respecté, par ses actes militaires et son audace face à l’Ennemi. Il était aussi le digne descendant de la prestigieuse lignée de Valère. Hector avait fait de la solidarité et du dévouement, les fondements de la survie des Valériens. « Force et honneur » était la maxime de tout le continent.

— Leonarh ! Te voilà enfin ! s’écria le général comme déchargé d’un poids.

— Pardonne-moi Hector ! répondit-il. Le départ de Merea a pris plus de temps que je ne l’imaginais. Le gros des troupes sera là demain, au petit matin.

— Tant que mon capitaine part avec nous et qu’il commande à mes côtés… ajouta Hector.

Une expression de contentement se lisait sur le visage de Leonarh.

— Nous passerons par la cité d’Orthega avant de rejoindre les Torhnalliens. Luskhar, le capitaine en charge de la cité, et ses cinq cents hommes attendent déjà notre venue.

— Combien de temps resterons-nous à Orthega ?

— Une nuit tout au plus. Cet arrêt sera l’occasion de regrouper nos forces avant de repartir.

— Ses cinq cents guerriers supplémentaires seront les bienvenus !

— Et ils seront bien nécessaires pour la défense de Torhnalla.

— Nous nous défendrons comme par le passé. Les Valériens ont déjà défait les Victoriens ! Les Torhnalliens savent puiser dans leurs ressources !

— Nous les avons déjà défaits, il est vrai, mais nos ressources sont limitées ! conclut Hector. Je te laisse te charger des derniers préparatifs. Je dois m’occuper de ma femme pour cette nuit, conclut-il d’un large sourire.

Leonarh refléta la mimique.

— Tu as bien dit au revoir à ta femme en quittant Merea, n’est-ce pas ?

— Comme il se doit !

Les deux officiers se saluèrent avec malignité.

Après avoir passé la porte du manoir, Hector écarta les rideaux sombres qui étouffaient l’entrée de sa chambre. Un sentiment rassurant émanait des murs de pierre, réchauffés par des sculptures en chêne massif et joliment vêtus de grandes bannières pourpres. Des bougies étaient placées dans les moindres recoins, projetant une lumière chaleureuse sur de grands coffres sombres.

Il vit sa femme, assise sur le lit. L’homme déposa ses armes et ôta son équipement.

— Elioth sest endormi ? demanda-t-il.

— Depuis quelques heures déjà, répondit Séréna. Tu pars donc demain avec tes hommes ?

— Oui, à l’aube… Est-ce que tout va bien ? demanda-t-il.

Séréna dissimulait son inquiétude. Son regard devenait fuyant. Hector la prit dans ses bras afin d’annihiler toute forme de crainte.

— Tout ira bien… murmura-t-il. Nous y arriverons. Je reviendrai très bientôt.

— Admettons que tu les repousses… Que se passera-t-il ensuite ? Les légions victoriennes ne s’arrêteront pas là !

— En effet, elles reviendront, et nous le repousserons encore.

— Mais jusqu’à quand…

— Jusqu’à ce que l’on trouve une faille qui leur sera fatale, déclara Hector. Notre nature a toujours été de résister face à l’oppresseur. Il y a plus de deux cents ans, lorsque mes ancêtres combattaient le Grand Nord, ou maintenant, alors que nous affrontons les Victoriens.

— L’empire du Grand Nord a disparu et un autre se lève… ajouta-t-elle.

— C’est la nature humaine comme nous la connaissons, faite de déclins et d’apogées, de dominations et de résistances.

Hector tendit sa plume d’oie vers sa femme.

— Je veux que tu poursuives l’écriture de mon livre jusqu’à mon retour.

— N’est-ce pas là le rôle d’un général ? Je ne suis que ton épouse, justifia-t-elle avec stupeur. Cela va contre la tradition des écrits !

— Mes responsabilités concernent le Sud désormais, déclara-t-il. Je ne peux m’occuper du Manoir des Archives et nos écrits doivent perdurer ! Ceci est notre tradition !

Séréna saisit la plume avec fermeté, assumant sa nouvelle tache.

— Attends-tu autre chose de moi pendant ton absence ? demanda-t-elle.

— Je n’attends rien de plus de toi, si ce n’est que tu profites de la beauté de l’automne et de cet instant.

Puis, Hector embrassa soudainement sa femme.

Dans ce baiser inattendu, elle oublia l’angoisse de la guerre. Ils s’enlacèrent de passion, puis, s’allongèrent sur les draps blancs, froissés et défaits. Hector ôta la fine et pâle tunique de Séréna. Elle caressa ses courts cheveux noirs et son visage marqué par les réalités, et sentit l’étreinte de ses bras forts, chasseresse des derniers tourments de son esprit. Leurs corps chauds et nus flamboyèrent comme un jeune brasier. Leur amour, obscur et indéfectible, rayonna dans la pièce. Collés l’un contre l’autre, ils profitèrent de cette dernière nuit, sombre et intense, mélancolique et lénifiante, car à l’aube, Hector serait parti.”

Prologue

ROYAUMES DU PASSÉ

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“Il fut un temps où, jadis, deux grands royaumes s’affrontèrent pour dominer toute vie sur les Terres Peuplées.

Le Royaume du Grand Nord clamait sa souveraineté sur les océans et les grandes terres nordiques, de l’actuelle Valéria, continent soumis à l’autorité de la Couronne, jusqu’au nord d’Isolhova, l’île impénétrable, dénommée la Vierge du Nord, vidée de toute présence humaine, enserrée de colossaux séracs de glace ne laissant aucun accès aux territoires qu’elle renfermait.

C’était au Grand Nord, sur l’île continent, que résidait le cœur du royaume. L’île entière, d’une superficie trois fois supérieure à celle de la Valéria, fut édifiée telle une forteresse de glace. Ses falaises, façonnées par le froid et le temps, se levaient avec fierté face à l’océan. Six entrées permettaient l’accès au domaine royal par voie navale. Elles avaient l’allure de hautes et profondes cavités de glace. Leurs parois, très étroites, limitaient toutefois le passage à un navire. Il arrivait par moment que les plus hauts mâts des plus grands navires ébréchassent les voûtes cristallisées.

En plus de leur unique et auguste rempart de glace, un bouclier naturel contre les navires de siège ennemis et les raz-de-marées de l’océan, les Nordiques avaient creusé maintes galeries et érigé des passerelles en abondance pour préserver une facilité d’accès vers les postes de défense et d’évacuation en cas de percée. De plus, pour préserver la sécurité du royaume, le roi nomma six prestigieuses seigneuries qui prêtèrent allégeance à la Couronne et assumèrent l’intendance des Portes, assurant la défense du mur et le contrôle des marchandises étrangères.

Le peuple nordique ne pouvait être que méfiant par nature pour édifier une telle muraille. Toutefois, lorsque leurs portes s’ouvraient aux visiteurs, ces derniers devenaient des invités privilégiés, accueillis avec une chaleur qui surpassait le froid des plus rudes traversées océaniques.

Le culte des Nordiques reposait sur une croyance polythéiste. Les rois, seigneurs et sujets vénéraient cinq dieux. Chacun régnait en maître sur son océan. D’après les légendes, certains dieux étaient connus pour leur sagesse, tandis que d’autres laissaient jaillir leur âme de guerrier. Ces derniers aimaient défier les autres dieux. Norh, le plus célèbre d’entre eux, résidait sous la glace de l’océan Blanc. Il aimait perturber les courants et marées de ses voisins, Synios, dieu voguant sur les flots de l’océan Sinueux, et la déesse Olympia, maîtresse de l’océan Olympien, tous deux connus pour leur quiétude et tempérance. Inferyon, dieu de l’océan Inférieur, jonglait d’une humeur à une autre, parfois colérique envers les hommes, parfois clément. Enfin, Nuruth, le plus perclus des Cinq, se complaisait en silence entre les deux grandes terres de l’Akilys, parmi les clapotements de l’océan Noir.

Bien que l’Océan ait été une figure majeure dans la culture nordique, le véritable symbole de cette civilisation demeurait le flocon de neige, représenté par une croix de cristal à six branches, chacune d’elles fournie d’innombrables épines de glace. Car les hommes appartenaient avant tout à leur foyer, terre de neiges éternelles.

Les plus imaginatifs d’entre eux aimaient croire que derrière l’emblème du flocon se dissimulait la représentation du royaume. Selon leurs dires, le roi incarnait le cœur de cristaux de glace et chaque branche enneigée évoquait une seigneurie, telle un bras qui s’étendait sur l’océan, au-delà du royaume du Grand Nord et au service de sa grandeur.

Les forces armées du continent comptaient une puissante flotte de mille navires autant capables de s’adapter aux caprices de la houle qu’à la dureté de la glace. Par ordre du roi, ils étaient disséminés sur les eaux pour défendre les frontières du royaume et protéger pêcheurs et marchands ambulants.

Et il y eut un temps où, jadis, ce Royaume du Grand Nord défia son voisin non moins puissant et influent sur les contrées du monde.

Le Royaume d’Artha commandait les régions sud des Terres Peuplées. Les Monts Éternels, la plus vaste chaîne montagneuse, scindait le continent, entre les provinces nord de Septhentroya, Furkunha, Fuertanha, les Champs d’Artha et la Pointe Dressée, et celles du sud, incluant Exorthia, Victerthia, Lyonarth et Carhnarath. Une forteresse bientôt millénaire, le fort d’Artha, était assise entre les flancs des Monts Éternels, offrant une voie aux échanges septentrionaux et méridionaux.

Les Arthaïens conservaient leur foi dans la terre et dans ce qu’elle offrait. D’après leurs croyances, les frontières des continents n’avaient pas été dessinées par les hommes, ni par les cinq dieux des océans que vénéraient leurs voisins du Grand Nord, mais par des entités supérieures qui résidaient sous la terre et décidaient à la fois de l’issue du monde. Il en existait trois. Althar, dieu de la Naissance, de la Science et du Progrès, le plus ancien de la Triade Arthaïenne, promettait à cette civilisation un savoir, une ingéniosité et un développement intellectuel sans limite. Son petit frère, Colhor, dieu de la Guerre et du Sang, veillait à la défense des populations. Enfin, Leothar, le fils d’Althar, dieu de la Terre et de la Générosité, proposait en abondance roches, minéraux purs, métaux précieux, gemmes et joyaux aux neuf provinces arthaïennes.

Car l’économie du royaume prenait racine dans les carrières, les mines, les puits et cavernes du continent, et sa prospérité, dans le service, la collaboration et l’interdépendance des contrées. En effet, qu’elle réside au Nord ou au Sud, chacune d’elles apportait ressources et richesses à ses huit autres voisines.

Les seigneurs arthaïens des contrées de Furkunha, Fuertanha et Exorthia approvisionnaient les autres régions du continent en gemmes, des pierres taillées, prédestinées à l’ornement de joaillerie. On en répertoriait trois sortes ; les « pierres fines », innombrables, telles que le cristal de grenat ou « gemme rouge », les spinelles, qu’un œil non avisé peut confondre avec l’aspect du rubis, la topaze impériale, d’un doré intense aux éclats rougeâtres, le quarts fumé et l’obsidienne rouge, toutes deux sollicitées pour guérir les troubles de l’esprit qu’il s’agisse de la démence ou de l’addiction, ainsi que les « pierres organiques » comme la mellite aussi dite « pierre miel » et l’ambre, de la résine végétale aux teintes orangées, utilisées pour la fabrication de parures et d’objets d’art, et enfin, les « pierres précieuses », de grande valeur en vue de leur rareté, sous l’apparence de diamants et rubis.

Les provinces de Septhentroya et Victerthia regorgeaient de mines d’argent et d’or. À elles seules, elles assuraient l’apport en métaux précieux nécessaires au monnayage, en bijouterie ou orfèvrerie.

Un grand nombre de forges se concentraient dans les domaines des Champs d’Artha et de Lyonarth. Ces deux contrées représentaient les fourneaux du continent, en vertu de leurs riches gisements de minerais de fer, un composant naturel fondamental dans la fabrication d’armes à base d’acier.

Les hommes de la Pointe Dressée et de Carhnarath exploitaient de vastes carrières afin d’extraire des pierres à bâtir telles que le tuffeau, semblable à de la craie micacée, le travertin, une roche calcaire à l’éclat jaunâtre, que l’on connaît pour leur utilité dans la construction de hauts et majestueux édifices, et le marbre, une pierre à cassure d’une grande rareté, grenue, aussi lourde que fragile. Une fois extrait, le marbre était scié et poli avant d’être entreposé dans les temples les plus sacrés sous forme de dalles ou de sculptures.

La Pierre incarnait le quotidien des Arthaïens, dans leur travail ou leurs lieux de vie. Le royaume l’avait conservée comme symbole de solidité et d’éternité, de la forme d’une colonne de pierre taillée en neuf côtés égaux, chaque pan représentant une province arthaïenne.

L’étude de l’architecture et des sciences physiques ne tarda pas à mener ce peuple ingénieux vers un autre domaine que la construction d’édifices : l’élaboration d’armes de guerre. Leur savoir-faire jonglait entre le polissage de la matière brute, le maniement de techniques avancées et l’aiguisement de connaissances en stratégie.

Ainsi, il en vînt naturellement un temps de guerre, militaire, économique, culturelle et spirituelle, qui empoisonnait le cœur bon des hommes et régnait sur les contrées des Terres Peuplées ; des plus vastes cités impériales aux villages les plus égarés.

Lorsque vînt le jour où deux rois, Othon, alors roi du Grand Nord et Arkhan, le roi d’Artha, las des massacres et des sacrifices, mirent fin à cette ère de guerres éternelles. Ils signèrent d’un commun accord un pacte de paix qui leur interdisait tout assaut sur le royaume voisin sous peine de perdre le trône. Les scribes nordiques et arthaïens le nommèrent le Pacte des Rois. Il fut proclamé dans toutes les cités, lu par les quatorze grand seigneurs sur les places publiques et cloué au devant des entrées.

Dans cet élan de changement, les scribes rédigèrent un nouveau calendrier. Cette date devait être à jamais inscrite dans l’histoire des royaumes et des peuples, et désormais, elle marquerait son premier jour.

L’année qui suivit la naissance du Pacte des Rois fut marquée par l’émancipation d’un peuple guerrier, soumis à l’autorité du royaume du Grand Nord, au service des troupes auxiliaires des armées nordiques. Cette peuplade avait mené, par le passé, maintes révoltes contre le royaume. Valère, le chef des armées résistantes, en représentait le plus illustre personnage. Il ressentait chez ses hommes une profonde rage qui les mènerait au-delà des plus grands sacrifices et à un espoir d’une souveraineté populaire légitime. Mais leurs forces humaines diminuaient au rythme soutenu des conflits. Tout idéal de liberté s’évadait. Leur vitalité s’estompait.

Un matin, le roi Othon se présenta sur le champ de bataille et proclama l’émancipation de Valère et de son peuple avant que celui-ci ne sacrifiasse ses derniers hommes dans un élan de désespoir. Ainsi se conclut l’affrontement entre le royaume et ses hors-la-lois.

Les puissances nordiques et arthaïennes reconnurent devant leurs dieux l’autorité légitime de Valère et l’honorèrent des titres de Général Indépendant et Père des Valériens ; père dun peuple fait dun sang neuf et ardent. Enfin, le roi du Grand Nord exposa au monde les six nouvelles provinces de la Valéria : Allevard, Alapas, Lussan, Pyrrhen, Borheal et le Pan de l’Ouest, qui forgèrent le troisième continent le plus influent des Terres Peuplées.

Dans une dernière décision, les deux rois nominèrent les Berberoths comme Gardiens du Pacte, des nomades, jadis meurtris par les génocides, puis disséminés sur tous les continents des Terres Peuplées. Ils erraient jusqu’à ce jour sur les Terres Peuplées, sans chef et sans but. Les rois, Othon et Arkhan, souhaitaient rehausser ces hommes au rang de leurs ancêtres autrefois respectés, aussi sages que guerriers, et faits de droiture, de pardon et de reconnaissance. Le peuple des Berberoths vit dans cette proposition l’opportunité de devenir des héros, de faire peser une justice qu’il n’avait pas reçue et de prendre part aux grands changements qui bouleverseraient le monde. Le maintien de la paix et la préservation de l’harmonie entre les peuples, et singulièrement entre le Grand Nord et Artha étaient devenus leur nouvelle religion. L’Ordre des Berberoths était né.

On entreprit alors de grands travaux. En neuf années, vingt-deux forteresses Berberoths furent édifiées, sur les terres du Grand Nord, d’Artha, de la Valéria et de l’Akilys. Les Gardiens du Pacte veillaient au respect de la diplomatie, de la transparence et de la vérité entre les relations royales, seigneuriales et populaires. Ils étendirent leur influence de cité en cité, observant depuis leurs châteaux, cheminant dans les avenues au grand jour, aux côtés des plus honnêtes figures, ou agissant en pleine nuit, sous le manteau de malfrats, afin de punir manigances et complots. Une décennie s’écoula et les Berberoths connaissaient déjà tout des royaumes qu’ils protégeaient. Toutefois, très peu pouvaient en dire autant sur la véritable identité de ces hommes.

Cest ainsi que pendant plus dun siècle, cette paix, autrefois frêle et cristallisée, se condensa en une concorde durable et inébranlable. L’Ère Liliale, ainsi nommée dans les anciens livres, devînt la période la plus heureuse que les Terres Peuplées aient connu.

Toutefois, cette ère de paix n’épargna guère les princes. Et les dignes successeurs des lignées du Grand Nord et d’Artha disparurent par grand malheur du paysage royal.

Dans sa pleine jeunesse, le fils unique d’Edhrar Ier, roi du Grand Nord, écœuré de l’hypocrisie de sa cour, fuit le royaume en quête d’aventures et d’un monde plus authentique. Il fut retrouvé loin de ses terres, enseveli sous la neige d’un des plus hauts sommets des Monts Immortels, en Alapas, mort dans la solitude la plus terrible.

Sur l’autre continent, les fils jumeaux du roi d’Artha, Krakhan Le Fier, avant même d’avoir atteint l’âge de raison, se noyèrent dans les torrents de l’Armaroth, sous les yeux de leur père, lors d’un tournoi organisé le jour de leur anniversaire.

C’est ainsi qu’au commencement du deuxième siècle après la naissance du Pacte des Rois, nul souverain n’avait d’héritier.

Mais, en l’an cent quatre après le Pacte des Rois, deux événements bouleversèrent l’ordre des deux royaumes. Tout d’abord, le roi d’Artha, Krakhan Le Fier, consumé depuis des années par le décès de ses fils, se donna la mort, pendu au balcon royal.

Puis, c’est avec la plus grande impudence que le roi du Grand Nord, Edhrar Ier, prit pour épouse, Emilia, la jeune reine d’Artha, devenue veuve et sans successeur.

Nombreux furent ceux qui contestèrent cette union injurieuse, dont les nobles, craintifs et cauteleux quant à la perte de leurs titres et privilèges, les vassaux, hostiles à l’idée de rassembler leurs armées sous une seule et même bannière, et les religieux, voyant leur foi menacée par le potentiel mélange des cultes. Mais le roi se moquait des accusations et des suppositions. Il avait l’appui des Berberoths qui voyaient dans cet acte audacieux une nouveau pas vers l’unification des royaumes et une paix absolue.

Vingt-six ans plus tard, à la mort d’Edhrar Ier, s’assit sur le trône son seul héritier, Valdemar. Le jeune roi débuta son règne sur les contrées nordiques et arthaïennes. Il endura plusieurs années de conflits au sein de ses territoires. Le garçon devait affronter les castes privilégiées et influentes de chacun des royaumes qui aspiraient au pouvoir national et ne voyaient en ce jeune homme qu’un fils bâtard et un souverain illégitime.

Ce sont les petites gens qui soutinrent Valdemar, reconnaissantes pour sa générosité et sa bienveillance envers les pauvres et les malades, et respectueux des cultes déistes propres à chaque peuple. Les inégalités de richesse se resserrèrent entre les classes en moins d’une décennie. Les castes égoïstes perdirent de leur influence.

Avec l’appui de son peuple, le roi Valdemar poursuivit sa quête vers la légitimité absolue. Il voulait montrer au monde qu’il était le digne héritier des deux plus grandes lignées impériales des Terres Peuplées. Il reforgea alors des alliances, non pas pour la guerre, éternel responsable de la pauvreté et de la souffrance de ses sujets, mais pour l’enrichissement collectif, par le commerce de marchandises et l’échange de savoirs.

Le souverain se tourna tout d’abord vers la Valéria, cet allié émancipé par ses ancêtres, aux ressources alimentaires et militaires. Mais pour le roi, renouer d’anciennes confédérations était insuffisant.

Il poursuivit son voyage sur la route du Sud pour être accueilli en Akilys. À cette époque, ce continent ressemblait à une poudrière ethnique et culturelle, déchiré entre les intérêts de tribus égoïstes. C’est ainsi que le jeune roi, commandant des armées nordiques et arthaïennes, et soutenu par les forces valériennes, renversa les despotes locaux pour instaurer de nouveaux principes fondés sur l’ordre et la diplomatie. En échange, les chefs akilyens qui exerçait encore un pouvoir local lui promirent fidélité et appui si un nouveau mal voyait le jour au sein des Terres Peuplées. Pour son audace et son ambition, le roi reçu un autre nom, Valdemar Le Brave.

Valdemar gouvernait dorénavant le Grand Nord, Artha et l’Akilys. De cette confédération suivit un empire, sur le point de devenir le plus vaste et le plus puissant que le temps ait pu suivre. C’est ainsi que naquît le Grand Royaume. Et son roi, au cœur vaillant, poursuivrait ses œuvres pour un règne de paix qui reposerait sur l’union, le partage et l’équilibre.

Jusqu’au jour où dans sa quatre-vingt-seizième année, lorsque le Grand Roi devînt vieux et fatigué, prêt à rejoindre sa famille ancestrale, il légua son royaume unifié à ses fils. Le roi Valdemar n’avait pas peur de mourir en tant qu’homme. Il craignait avant tout l’extinction de son royaume de paix.

Roches et glaces du Grand Nord furent cédées à Leorh, terres et eaux d’Artha, à Fukhan. L’Akilys fut partagé entre les trois chefs les plus respectés du continent. Le Grand Royaume n’existait désormais que dans les écrits du passé.

Dorénavant, la Désunion avait commencé. Son temps fut bref. Il s’agissait de dix années succédant à la félicité et précédant l’affliction, ne laissant guère de temps aux deux frères pour saisir les rennes de la souveraineté et égaler le règne de leur père.

Cette décennie de paix fut rattrapée par les Neuf Noires, neuf interminables années de malheur qui frappèrent les royaumes du Grand Nord et d’Artha. Les fléaux du monde s’étaient désormais abattus sur les puissants.

Le Grand Nord devînt victime d’un premier désastre naturel. Les flots de l’océan s’étaient levés depuis plusieurs jours et inquiétaient les seigneurs en charge de la protection des murs. Une nuit, Norh, le plus imprévisible et orgueilleux des dieux nordiques, déversa sa cruauté contre son peuple, l’engloutissant avant qu’il n’ait pu apercevoir les premiers rayons du soleil. La capitale du Grand Nord, Northen, alors résidence royale, fut la dernière cité submergée. Et le roi Leorh, prêt à suivre ses sujets sous l’eau, accepta son sort. Il devînt le Roi Piégé, le dernier roi de sa dynastie.

Le roi Fukhan regardait, impuissant, la chute de son frère et plus grand allié. Il se laissa consumer par la peur et le chagrin. Son esprit s’égarait loin des réunions de son conseil, désertant son propre trône. Il fut oublié et dénigré par son peuple alors dans le plus grand besoin au vue des tragédies extérieures. Les membres haut placés de la cour royale en profitèrent pour fomenter un coup d’État qui plongea soudainement le royaume dans un déséquilibre politique, puis un chaos économique et social sans pareil. Le cœur d’Artha avait été touché. Il sombra dans les ruines de la guerre civile et dans la famine.

L’équilibre entre le Grand Nord et Artha seffondra, et l’autorité des Berberoths trembla. Les Gardiens du Pacte se cloîtrèrent dans leurs forteresses, se rendant sourds, muets et aveugles face aux horreurs de l’anarchie, abandonnant leur fardeau pour se cacher une nouvelle fois parmi les décombres des Terres Peuplées. L’Ordre des Berberoths se disloqua.

En lan deux cents dix-neuf après le Pacte des Rois, lorsque la fureur des Neuf Noires fut passée, les Terres Peuplées souvrirent à l’ère du Grand Redressement et à dix-sept années de reconstruction.

Le continent valérien subit les tourments de ses voisins, à bien moindre échelle néanmoins. Son marché extérieur ayant été rudement affecté, il n’eut dautres choix que de se centrer sur la culture de céréales et l’élevage locaux. Nichol, le dernier descendant de la lignée de Valère, le Père des Valériens, conserva des relations diplomatiques avec l’Akilys. Mais les temps de malheur instaurèrent un climat de méfiance et de repli continental. Plus aucun navire n’osait s’éloigner des côtes, jamais au-delà de quelques milles, à moins que la nécessité en poisson soit grande.

Mais un danger plus grave guettait la Valéria. Les côtes du Pan de lOuest, autrefois sûres pour ses habitants, commençaient à seffriter semaines après semaines. Les terres vivables rétrécissaient. Les falaises reculaient. Les maisons seffondraient pour couler dans l’océan Sinueux. La sixième province valérienne allait connaître un sort similaire à celui du Grand Nord. Pêcheurs et éleveurs fuyaient désormais vers l’Est du continent.

Ce fut lors de la première année du Grand Redressement, à lautre bout des Terres Peuplées, qu’un homme, bercé par des désirs de grandeur et de gloire, et nourri d’une haine envers ses concitoyens, édifia un nouveau territoire. Dans les ruines dArtha, sur des contrées désertées et sans nom, il le proclama comme cinquième continent des Terres Peuplées.

L’épicentre de son repère ressemblait à une presqu’île en forme de trèfle à trois feuilles. Bien que petite par sa superficie et jeune par son temps, la Victoria demeurait non moins influente. Victor officialisa son autorité au-delà des frontières, sous le titre de Seigneur, puis comme Gouverneur, lorsqu’il conquit les contrées Sud de Victerthia, l’Est de Carhnarath, et les douze îles de l’archipel Volkan.

L’expansion de la Victoria ne fut guère interrompue en chemin. La cause de ses victoires ne fut que trop peu en lien avec son savoir militaire ou sa vision tactique. Issu d’une riche famille, Victor racheta aisément les territoires d’Artha les plus appauvris. De même, non remis des horreurs des Neuf Noires et effrayés par le courroux de cet homme, les derniers seigneurs du sud d’Artha se rallièrent à son combat.

Victor régnait désormais sur Artha, sans résistance, depuis Varthan, la nouvelle capitale de Victoria. Mois après mois, les soldats arthaïens vinrent grossir les rangs des armées victoriennes. L’esclavage explosa pour les plus pauvres, exclus ou prisonniers de guerre qui ne représentaient qu’une marchandise de chair et de sang, alimentant le cœur de la Victoria.

Pendant plus de douze années le conditionnement par la propagande marqua le quotidien des survivants des Neuf Noires. La civilisation arthaïenne était sur le point d’être enterrée par la botte d’une nouvelle lignée impériale, celle d’un tyran qui surpasserait la grandeur passée des Nordiques et Arthaïens, et se poursuivrait longtemps après sa mort, grâce à Marius, son descendant désormais au pouvoir.

En l’an deux cents trente-six après le Pacte des Rois, Victor déclara la guerre à tout peuple refusant de se soumettre à son autorité. Il en restait deux : les Akilyens et Valériens. Ces premiers souffraient encore des luttes d’influence et guerres civiles. Les seconds, quand à eux, s’étaient relevés et unifiés sous la bannière du Général Nichol, et de son fils, Hector.

En ce nouveau temps, les conflits locaux semblaient révolus, remplacés par des jeux de pouvoir et d’intimidation de plus grande échelle, d’un point à l’autre des Terres Peuplées. Des stratégies se dessinaient. Des murs se dressaient. Des armées se mobilisaient. Des armes de guerre se préparaient. La Guerre des Lointains avait commencé.

C’était une guerre sans restriction, sans commisération et sans respect. Les Terres Peuplées devaient assister à un ultime bras de fer entre les Hommes, un affrontement tristement inégal entre liberté et domination.

Car maintenant que le Grand Nord était englouti, Artha, occupée, et l’Akilys, morcelé, la Valéria représentait le dernier bastion de résistance face à la tyrannie grandissante de l’empire victorien.”

Présentation du Tome I “Au cœur d’Artha – L’appel des Valériens”

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Depuis l’année 2013, à Paris, du haut du sixième étage sans ascenseur, entre les murs d’une chambre de bonne d’une superficie de 10 m2, je débuta cette grande aventure de l’écriture.

Apres quatre années de travail, je me permets de vous proposer une version temporaire du premier volet de la saga littéraire médiévale-fantastique “Au cœur d’Artha, L’appel des Valériens”. Je me consacre actuellement au troisième jet d’écriture de ce livre et projette, dans les six prochains mois, d’envoyer le manuscrit aux maisons d’édition françaises.

Pour les intéressés, voici le synopsis :

“Hector est un général respecté sur le continent de Valéria. Il descend de la lignée Valérienne, ancienne et prestigieuse. Pourtant, la survie de son peuple est menacée. Marius, le gouverneur de l’empire Victorien, s’est proclamé maître des Terres Peuplées et de toute vie.
Le général valérien est un des derniers résistants. Ses valeurs et émotions le pousseront à mener une audacieuse campagne face à ce nouvel empire illégitime.
Toutefois, cette guerre ne sera pas gagnée d’avance. Lors de son périple, il fera la rencontre de nombreux peuples, héros et guerriers aux intérêts proches des siens, pour certains, ou divergents, pour d’autres. Ainsi, tout reposera sur la persuasion du général, que ce soit à l’épée ou aux mots.
Finalement, il n’y aura qu’une seule issue : forger des alliances pour renverser l’empire tyrannique naissant ou s’y soumettre.”

Si ces quelques lignes vous plaisent, sachez que le Tome I “L’appel des Valériens” est une oeuvre protégée par droit d’auteur et disponible sur Amazon.fr en eBook. Je compte aussi publier les premiers chapitres du Tome I pour ceux qui souhaiteraient en lire plus avant de l’acheter en intégralité.