Chapitre Premier

LA PLUME OU L’ÉPÉE

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“Hector écrivait comme chaque matin au grenier du Manoir des Archives. Ce lieu historique préservait dans ses bibliothèques les récits des derniers siècles : de la naissance de la Valéria et des grandes heures de Valère, aux gouvernances des Sept Généraux, les aïeux d’Hector, depuis le Pacte des Rois. Les recueils les plus récents contaient, quant à eux, la chute du Grand Nord au commencement de l’ère des Neuf Noires.

Chaque Valérien, qu’il soit habitant de Carnella, la cité-capitale d’Allevard, ou originaire des plus lointaines provinces du continent, avait son droit dans les bibliothèques du général. Car la tradition valérienne encourageait la connaissance du passé, l’apprentissage de l’histoire de son peuple et le culte des ancêtres. Et c’était au général, de père en fils, d’occuper les pages blanches de ces livres dont l’écriture se confondait entre faits et mémoires.

Le Manoir des Archives n’avait pas toujours été la résidence principale du Général de la Valéria. Il n’était auparavant qu’un lieu faiblement fréquenté par la vie humaine, dont le général en exercice, d’une visite furtive et occasionnelle, venait entreposer ses derniers écrits.

Mais les mystères du manoir séduisirent le Huitième Général, plus que tous ses prédécésseurs. Et d’une décision impulsive qui ressemblait tant aux traits de sa mère, Hector brisa la coutume de sa lignée. Il quitta Orthega, la capitale du continent où avaient toujours vécu ses ancêtres, et fit route vers la cité natale de son épouse, se promettant d’accomplir son devoir d’écriture quotidien dans ce sanctuaire de littérature épique.

Hector déposa sa plume d’oie et referma l’ouvrage. Il leva les yeux. Une jeune femme se tenait devant son bureau. Ses longs cheveux bruns marquaient un contraste avec sa robe liliale, claire et légère. La douceur de son visage apaisait les murs en pierre râpeuse.

— Les invités nous attendent… déclara Séréna telle une petite fille impatiente.

L’homme se leva alors, droit et imposant. Ses mains chaudes saisirent avec délicatesse les fines épaules de Séréna qui les sentit grimper jusqu’à sa nuque.

— Ne les faisons pas plus attendre, ma Dame ! répondit-t-il en adressant un regard complice à son epouse.

Ils descendirent les marches du grenier, traversèrent la bibliothèque qui occupait le premier étage avant d’arriver au rez-de-chaussée du manoir, réservé aux quartiers habitables de la famille du général.

Hector s’approcha de la porte d’entrée, lourde et entrebâillée. Celle-ci avait laissé pénétrer un rayon lumineux chargé d’une affluence de particules qui s’animaient dans l’air. Serena entendait des chants mêlés d’éclats de rires.

Dehors, quatre hommes les attendaient. Ils arboraient les plus belles parures de guerre : des tuniques en peau de loup et des heaumes à crête en crin de cheval.

— Bonjour Général ! Bonjour Madame ! s’exclamèrent-ils en cœur.

— Bonjour messieurs ! répondit poliment Hector.

— Le Banquet de l’Automne n’attend que vous ! procclama le plus proche soldat.

Son regard refroidit d’un trait l’enthousiasme des gardes.

— Le Capitaine Leonarh ne se trouve pas parmi vous ? demanda le général un ton contrarié.

— Un évènement imprévu l’a retenu en dehors de la cité, répondit le garde.

— Nombreux sont ceux qui attendent sa venue… ajouta Séréna.

— Son absence nous attriste tous, enchérit-il.

— Et c’est avec le plus grand honneur que nous vous accompagnerons ! s’exclama le plus grand des quatre en secouant sa lance.

— Très bien, allons-y ! conclut Hector.

Sans plus attendre, le cortège emprunta une allée de terre vêtue d’un épais tapis de feuilles sèches et bordée par de vertigineux cyprès qui jaunissaient en cette saison. Le soleil matinal rayonnait sur le chemin qui divaguait en deux routes, fines et étroites telles des racines, l’une, s’élevant vers la plus haute colline, l’autre, dévalant dans la cité.

Derrière la suite, le manoir, seul et ancien, veillait sur Carnella, la Cité-Boisée. Il se situait en bordure de la cité, non loin de la Colline du Noyer, une butte ventée qui hébergeait son dernier arbre, un noyer centenaire.

Carnella, comme ses quatre sœurs, les cité-capitales de la Valéria, parmi Orthega, la Cité-Continent et premiere capitale, Méréa, la Cité-Fleuve, Aldhénas, la Cité-Ombragée, et Gardhella, la Cité-Ventée, fêtait, en ce jour, les premières heures de l’automne.

Pour le peuple valérien, le changement se manifestait par le commencement d’une nouvelle saison. La nature, d’une beauté unique et fugace, les accompagnait vers le renouveau.

Le cortège entama son entrée dans les rues de la ville. Hector et Séréna traversèrent la foule qui se bousculait autour des buffets. Leur prestance interrompait les villageois dans leur repas qui les saluèrent et leur rendirent grâce.

Chaque banquet évoquait une des quatre couleurs de la saison. Le premier buffet, aux teintes jaunâtres, exposait d’immenses cocottes de lotte au curry citronné, des pommes de terres dorées au feu de bois. De longues nappes orangées avaient été dressées pour le second buffet qui mettaient en lumière de larges assiettes garnies de purée de carottes et de potiron accompagnée de canard à l’orange. La couleur emblématique des Valériens, le rouge, se retrouvaient dans toutes les viandes cuisinées. Il en allait du canardeau grillé comme du sauté d’agneau, si tendre et saignant, servi dans un lit de tomates encore juteuses et de savoureux poivrons. Le dernier et non le moins copieux des festins régalait ses invités d’une terrine de lièvres aux châtaignes, noyée dans un jus de cèpes et décorée de quelques marrons, noix et noisettes. Les tablées voisines semblaient aussi recouvertes de montagnes de biscuits à l’amande, d’une armée de petits pots de crème vanillée, et de paniers de mûres et framboises, entourées d’enfants, la langue pendue et le menton collé sur les bords de table. Le service de boissons arrosait ce banquet. Chacun était libre de se verser une coupe de vin rouge ou une chope de bière blonde, le breuvage des assoiffés en temps de fête.

— Je continue à dire que ce banquet est une folie… murmura Hector à son épouse. La guerre dure douze ans. Les Victoriens sont à nos portes. Devrions-nous festoyer autant ?

— La guerre ne sarrêtera pas demain et il faut nourrir tes hommes, rétorqua-t-elle.

— Enfin, regarde !

— Ce banquet ne nourrira pas que leur panse, mais aussi leur loyauté et leur courage pour les jours à venir.

— Penses-tu quils se rappelleront de la saveur de lagneau ou du lièvre une fois quils affronteront les Victoriens ?!

— Peut-être… Car ils se souviendront de la cause de leur combat. Ils se souviendront de cette fête qui nous fédère, de leur foyer quils doivent protéger.

Les rides du front du général se creusèrent. Ses yeux se plissèrent.

— Je n’ai pas reçu de nouvelles des Torhnalliens…

— Tu n’as pas de lettre mais tu as une fête devant toi ! Profite donc mon amour ! répondit Séréna avec légèreté. Les plaisirs simples deviennent si rares, et chacun d’entre nous, ici, le sait.

— Un mois sans nouvelle… Cela devient long…

Séréna l’interrompit en caressant son visage.

— Cette journée est la nôtre et elle se terminera bientôt ! déclara-t-elle avec insistance.

— Tu as raison, enjouons-nous du présent, termina-t-il en redressant la tête.

Séréna lui sourit en retour.

Le couple atteint l’entrée de la cité, accompagné de Carnelliens, par centaines. Il s’arrêta sous une grande arche en pierre, sur laquelle étaient gravées d’anciennes épigraphes, louant le symbole valérien, une plume cambrée se terminant par une hampe en forme d’épée, à la pointe fine et effilée.

Les plus célèbres peintres du continent les attendaient, déjà assis sur leur siège bancal et remuant le pinceau sur la toile, impatients à l’idée d’exprimer leur créativité et extravagance. Chaque artiste maîtrisait une technique picturale précise. Il y en avait pour tous les goûts, de la peinture à l’huile au pastel, en passant par l’aquarelle et la tempera.

Séréna paraissait de nature joviale et décontractée. Elle s’adossa avec délicatesse contre une des colonnes de l’arche alors qu’Hector se tenait droit, aussi rigide qu’une lance.

— Voyons détends-toi… souffla-t-elle.

— C’est tout ce que tu trouves à me dire, rétorqua-t-il avec encore plus de nervosité. À vrai dire, je ne suis pas sur que ce soit la meilleure méthode…

Soudain, Elioth accourut vers ses parents et se cogna contre leurs jambes.

Pris d’une douleur légère, il se frotta la tête sans pleurer. La maladresse amusa les spectateurs. Puis, Hector prit son fils dans les bras et les peintres poursuivirent leur œuvre.

Une fois satisfaits du rendu final, les artistes exposèrent leur tableau familial sur la grand-place de Carnella. Les habitants pouvaient terminer leur digestion en admirant les dix chef-d’œuvres.

Les jours passèrent, et le succès que connut l’exposition dès ses premières minutes s’essouffla face aux inquiétantes réalités de la guerre. Les Valériens retournèrent aux taches quotidiennes de la cité sous les ordres de leur général qui anticipait un départ vers les provinces voisines. Les marchands réempruntaient la route à travers le continent. Les paysans recultivaient leurs champs. Les combattants reprenaient leurs entraînements dans la caserne près de la grand-place. Les fours des forges brûlaient de nouveau. Et les animaux nettoyaient le sol des dernières traces du Banquet de l’Automne.

Dans le grenier de son manoir, Hector feuilletait quelques pages qui évoquaient fièrement les prouesses du peuple valérien dans son aptitude à survivre face aux menaces de son époque. Séréna s’était assise sur ses genoux. Elle lisait le récit d’une voix mélodieuse qui berçait son homme.

« La capitulation de ma cité natale est si proche. Je ne lui donne pas plus de quatre jours avant de tomber. Les légions du Grand Nord nous ont encerclés. Leurs six seigneuries nous guettent alors que nos renforts se font bien silencieux. L’envahisseur a du les repousser et les asservir. Nos éclaireurs ont du déserter.

Nous voilà coupés du monde depuis trop longtemps. Nous voilà cachés derrière nos murs émiettés. Nous voilà affamés, à manger les derniers rats encore audacieux pour déambuler entre les cadavres. Nous voilà assoiffés, à boire nos dernières gouttes d’urine. Bientôt nous mutileront nous-mêmes nos blessés. Bientôt nous les achèverons pour qu’ils se taisent, pour qu’ils connaissent un semblant d’apaisement, et pour que les derniers hommes vaillants puissent se nourrir et se battre dans un dernier élan…

Je ferai en sorte que cette guerre pour notre liberté se termine ce soir, sur la terre de mes ancêtres, lors de notre ultime attaque, bien que, désormais, il ne s’agisse plus que de l’honneur d’un général presque éteint.

Général Valère. An premier après le Pacte des Rois. Le dernier siège d’Orthega. »

— Tu aurais pu m’épargner les détails… déclara Hector.

— Pourquoi ? Tu vas recracher notre banquet ? répliqua Séréna.

— C’est bien possible… répondit-il d’un ton amusé en se penchant vers sa femme.

— Mon pauvre homme ! Il s’agit d’un beau récit ! Si fort ! Si dur ! Il soulève le cœur !

— Il soulève peut-être ton cœur, pour ma part, je dirai plutôt qu’il retourne l’estomac…

— Arrête un peu tes manières ! La suite du passage est magnifique ! enchérit Séréna.

— D’ailleurs, il doit être par ici…

Hector brassait divers papiers et ouvrages qui submergeaient la table. Le regard du général s’arrêta sur un tampon de cire qui scellait l’un d’entre eux, imprimé d’un dessin : un large bouclier harassé par les coups de serres d’une nuée de rapaces.

— Qu’il y a -t-il ? questionna son épouse.

— C’est le sceau de Torhnalla ! déclara-t-il. Que fait-il ici ?

Le cœur d’Hector s’affola, pris entre soulagement et inquiétude. Séréna quitta brusquement le confort des robustes cuisses de son époux.

— Que dit-il ? demanda Séréna d’un ton insistant.

Les yeux du général oscillaient de droite à gauche comme une pendule affolée. Il grimaçait.

— Je crains qu’il annonce mon départ, répondit-il. Les Torhnalliens appellent au soutien pour défendre leur cité. Les offensives de l’Ennemi ont détruit tous leurs avant-postes et endommagé leur première muraille. Ils ne mentionnent rien sur les pertes humaines mais je sais à quoi m’attendre. Il est temps pour le général de la Valéria dassumer son titre, de laisser la plume et son encrier, et de ressaisir l’épée !

Hector se leva, pensif. Il s’approcha d’impressionnantes cartes qui étaient étendues sur une table démesurée. Elles représentaient les cinq continents, ceinturés et menacés par cinq océans. Le regard d’Hector s’arrêta sur les îles au Nord. Leur représentation les rendait si peu visibles sur la carte. Cet archipel, en même temps vaste et dérisoire, avait sans doute été dessiné par la main même de Valère, souhaitant rendre hommage au peuple nordique, qui l’avait asservi puis libéré, un peuple autrefois fier et fort, submergé et décimé par l’insatiable appétit des flots glacials du dieu Norh. Bien qu’Hector ne reconnaissait tristement plus que trois continents, Artha, l’Akilys et la Valéria, il respectait profondément le dévouement de son aïeul envers le Grand Nord. Le quatrième, quant à lui, n’était autre que la Victoria, dont l’existence insultait celle de tous les autres.

Séréna saisit une jarre en argile qui était posée sur un petit meuble en pin massif. Elle remplit deux verres d’un vin rouge issu d’un cépage de Pyrrhen, réputé pour son goût fruité.

— Hector, envoie des combattants au Sud, repousser l’Ennemi à ta place, suggéra Séréna, inquiète. Ils seront si fiers de se battre en ton nom !

La voix de Séréna interrompit les songes d’Hector mais il était incapable d’entendre avec distinction les paroles de sa femme. Il restait les bras tendus, face à sa table, sur laquelle était déposé son verre gorgé de vin.

Hector se retourna lentement vers elle.

— Tu ne comprends pas ? Il est de mon devoir de rejoindre la province de Borheal. Nous arrêterons les légions victoriennes bien avant qu’elles n’écrasent Torhnalla, répondit-il avec sérénité. Il nous faut concentrer toutes nos forces militaires pour mettre un terme à cette invasion et aux carnages qu’elle engage. Cette guerre implique toutes les provinces valériennes et je ferai appel à chacune d’elles !

— Reste avec ta famille, reste avec ta femme et ton fils ! implora Séréna. Il grandit si vite. Elioth n’a jamais eu plus besoin de son père !

— Tu oublies que d’autres ont besoin d’un chef ! rétorqua Hector d’un ton solennel. C’est le chemin que j’ai choisi. C’est ma route !

— Tu oublies son rituel de passage ! répliqua-t-elle. Il aura bientôt lieu…

Hector pouvait lire la peine dans les yeux clairs de sa femme. Mais elles connaissaient les risques en l’épousant : le voir partir sans peut-être ne jamais revenir. Les bougies situées à proximité de la table renvoyaient uniformément une lumière douce et sensuelle qui réchauffait le teint de Séréna. Une partie de son visage, ombragée et ténébreuse, dissimulait des larmes naissantes.

— Je te remercie de me faire confiance, ajouta-t-il.

Il prit les mains de sa femme et les embrassa.

— Il faut que je vois Elioth, conclut Hector.

— Va voir tes hommes, je vais le chercher, répondit Séréna. Il doit être en pleine escapade, en train de vagabonder loin de l’effervescence des rues, loin du trouble des foules.

Elioth avait pour coutume de se promener à travers les hautes herbes sauvages près de la cité. Ce jour-là, il grimpa au vieux noyer à l’écorce râpeuse et admirait la beauté des plaines d’Allevard tout autour de lui. La verdure avait longtemps dominé cet espace qui jaunissait depuis peu. Le vent se leva. Il sentit l’air sur son visage. Le petit garçon ferma les yeux au contact de cette caresse. Ses cheveux volèrent. Puis, il perçut une voix féminine et familière au loin, couverte par le bruit du vent.

— Elioth ? Elioth ! entendit-il.

À mesure que les secondes s’écoulaient, la voix qui portait devînt de plus en plus claire et pure. Elioth baissa la tête et vit au pied de l’arbre, sa mère.

— La vue doit être belle de là-haut ! commenta Séréna. Tu sais que ton père te cherche ? Il veut voir son explorateur préféré, ajouta-t-elle.

Elioth aperçut Hector de la cime du noyer. Il descendit en hâte de branches en branches, puis, sauta sur le socle rocheux de l’arbre, sans se soucier d’une hasardeuse et douloureuse chute. Il retomba en parfait équilibre sur ses pieds, face à sa mère. Séréna sortit un petit tissu de sa robe et nettoya les salissures qui s’étaient déposées sur ses joues roses et rebondies. Le garçonnet sourit, ses yeux brillaient, emplis de joie et d’innocence.

Hector le vit courir en sa direction, traversant les champs et grimpant la colline avec légèreté. Au moment où Elioth arriva à son sommet, Hector le prit dans ses bras et le souleva dans le ciel azur, peuplé de longues traînées de cirrostratus blanchâtres. Père et fils rirent pleinement et Hector déposa Elioth sur l’herbe verte fouettée par le vent. L’homme, à la carrure d’un géant, s’agenouilla face au petit garçon.

— Où était mon aventurier ? dit-il. Tu m’as apporté un cadeau pour mon départ ?

— Papa ! Tu pars encore ?! répondit Elioth d’humeur espiègle.

— Des personnes comptent sur moi… rétorqua Hector avec tendresse.

Il recoiffa délicatement les cheveux du garçon.

— Des enfants aussi… ajouta-t-il. Ils m’attendent… Tu comprends ?

Elioth acquiesça de plusieurs vifs hochements de tête puis conclut par un regard boudeur. Hector sortit de sa poche un objet emballé dans un morceau de tissu sombre et abîmé. Il dévoila un pendentif qui semblait avoir été forgé lors d’un temps ancien. Malgré son état, cette plume argentée resplendissait dans le creux de la main d’Hector.

— Te souviens-tu de ce que je t’ai dit sur ce pendentif ? demanda-t-il.

— Oui ! Mais j’ai découvert quelque chose par là-bas ! répondit aussitôt Elioth.

Il se retourna brièvement et montra du doigt l’horizon, au-delà de l’arbre dans lequel il venait juste de grimper. Elioth était émerveillé par la forêt calme et mystérieuse, qui résidait au pied des Monts Immortels, l’unique chaîne de montagnes valérienne, en Alapas.

— Savais-tu que je suis allé jusqu’au fond de la forêt ? Tout là-bas ! Regarde ma carte !

Le petit garçon détacha une ficelle qu’il portait en bandoulière et déroula une feuille de papier brunie par la terre. De grossiers traits circulaires d’ardoise rappelaient le bois de Rosas. L’emprunte de ses doigts alourdissait le dessin de réalisme, rendant les feuilles vivantes et sombres, transformant cette forêt en un lieu plus anarchique et mystérieux encore. En-dessous, une maison plus finement dessinée symbolisait le Manoir des Archives. Et la forme globale du continent ressemblait à un large sac de pommes de terre dont le fond se terminait en une pointe qui faisait allusion à la province de Borheal. Enfin, Hector pouvait lire en majuscule et tout autour de l’illustration : « OCÉAN ».

— Et tu t’y es vraiment rendu seul ? Tout seul ?!

— Oui ! Oui ! déclara le garçon d’un ton fier et assuré. Maintenant, sais-tu que la peau des arbres a un nom ? Ça s’appelle l’écorce… Et l’écorce est plus dure que notre peau !

Elioth se tourna à nouveau face à son père pour lui pincer le visage de sa petite main.

— Et l’écorce est vitale pour l’arbre. Et la peau est vitale pour nous. Mais sais-tu pourquoi les arbres vivent plus longtemps que nous ?

— Ils sécrètent de la résine ! Ainsi, ils arrivent à se soigner eux-mêmes, suggéra Hector en se prêtant au jeu.

— Car les arbres ne font pas la guerre… Les vieux arbres accueillent les arbrisseaux pour qu’ils poussent à côté d’eux comme ils me laissent grimper sur eux. C’est ça que j’aime chez les arbres…

Hector, décontenancé, entre honte et tristesse, prit son fils dans les bras. Puis, il déposa le pendentif autour de son cou. Le petit garçon en fut tellement perdu d’admiration qu’il saisit l’objet sans nettoyer ses doigts recouverts d’une fine pellicule de terre. Son regard s’était engouffré dans la splendeur de ce symbole, cherchant à déceler les secrets de son histoire.

— N’oublie pas… dit Hector avec un regard bienveillant.

Elioth leva les yeux vers lui.

— Cet objet a beaucoup de valeur à mes yeux. Prends-en soin en mon absence comme tu prends soin des arbres et comme ils prennent soin de toi, conclut-t-il.

Le garçonnet étreint Hector avec émotion et tendresse. Il se retourna et dévala la colline pour rejoindre sa mère. Hector se releva et la regarda s’éloigner. Il ressentit une tristesse qu’il tenta de dissimuler au plus profond de lui. Les traits de son visage se durcirent. Ses sourcils se froncèrent. Sa mâchoire se resserra. Puis, il se retourna.

Dos à sa femme et à son fils, il avança de quelques pas vers l’autre flanc de la colline. Il sentait une grande présence. Hector vit au pied du vallon plusieurs centaines de soldats, disciplinés en rang, attendant un ordre de leur général.

Il aperçut également Leonarh, le capitaine de l’Armée Valérienne. Cet homme se détachait de l’ombre de l’armée qui se tenait derrière lui. Sa silhouette illustrait parfaitement celle de tout guerrier valérien doté d’une habilité légendaire au combat et d’une endurance omnipotente. Son visage paraissait froid et atonique. Toutefois, un feu intérieur semblait vouloir s’échapper de Leonarh. Ses poings serrés renfermaient une profonde frénésie. Ses yeux bleuâtres reflétaient une intime loyauté. Mais le capitaine restait immobile. Il regardait avec intensité Hector, seul, figé, au sommet de la colline, le manteau pourpre hissé par les bourrasques.

Le général profitait du silence et du seul bruit du vent. Il ferma lentement ses yeux. En se concentrant, il pouvait ressentir le battement régulier de chacun des cœurs, en contrebas, face à lui. Son ouïe devinait même les cliquetis des épées courtes et des boucliers ronds. Chaque homme disposait d’un équipement léger, exclusivement fait de cuir brun, de sorte qu’il puisse parcourir de longues distances à travers le continent, et conserver une fureur et une vitalité dans les combats au corps-à-corps. De ce fait, deux épaisses spallières protégeaient les épaules, de longs brassards en plaque recouvraient chaque poignet jusqu’au coude, de souples jambières étaient attachées de la cheville au genou, et un calcif, dissimulant l’intimité masculine, était soutenu par un large ceinturon. Seul le casque en laiton représentait une réelle charge pour le soldat, qui toutefois, s’était avérée indispensable lors de maints affrontements.

Quelques instants plus tard, Hector rouvrit les yeux. Il fit un dernier pas en avant et dit d’une voix ample.

— Chers amis ! Mes frères et fidèles compagnons de route ! Nous voici confrontés à une menace grandissante… Elle a pris ses racines à l’Est ! Et nous ne lui tournerons pas le dos. Mon père disait, nous ne pouvons pas être des héros tous les jours, mais nous pouvons nous comporter en tant qu’homme chaque jour de notre vie. Et c’est ce que nous ferons ! Nous sommes des hommes ! Ainsi, nous partons à l’aube pour défier la violence des armes et la peur des cœurs ! Quant à l’espoir ? Ne le quittons pas des yeux !

Leonarh et les quelques centaines de vétérans crièrent avec fierté et acclamèrent les paroles de leur général. Ils brandirent leurs lances aiguisées en rythme dans une lumière crépusculaire qui s’essoufflait toujours plus à chaque instant.

— Ne le quittons pas des yeux… se chuchota Hector.

Puis, ce dernier descendit la colline d’un pas élancé. Les hommes le saluèrent avec respect et gratitude dès qu’il arriva au pied du vallon. Hector appréciait les actes anodins de ses courageux soldats, parfois intimidés par l’autorité et la prestance de leur général. Ils étaient en réalité des voisins, des camarades ayant partagés de nombreuses douleurs et souffrances. Ils ne vivaient qu’à quelques lieues ou maisons d’Hector. Mais le général Hector était devenu un homme grandement respecté, par ses actes militaires et son audace face à l’Ennemi. Il était aussi le digne descendant de la prestigieuse lignée de Valère. Hector avait fait de la solidarité et du dévouement, les fondements de la survie des Valériens. « Force et honneur » était la maxime de tout le continent.

— Leonarh ! Te voilà enfin ! s’écria le général comme déchargé d’un poids.

— Pardonne-moi Hector ! répondit-il. Le départ de Merea a pris plus de temps que je ne l’imaginais. Le gros des troupes sera là demain, au petit matin.

— Tant que mon capitaine part avec nous et qu’il commande à mes côtés… ajouta Hector.

Une expression de contentement se lisait sur le visage de Leonarh.

— Nous passerons par la cité d’Orthega avant de rejoindre les Torhnalliens. Luskhar, le capitaine en charge de la cité, et ses cinq cents hommes attendent déjà notre venue.

— Combien de temps resterons-nous à Orthega ?

— Une nuit tout au plus. Cet arrêt sera l’occasion de regrouper nos forces avant de repartir.

— Ses cinq cents guerriers supplémentaires seront les bienvenus !

— Et ils seront bien nécessaires pour la défense de Torhnalla.

— Nous nous défendrons comme par le passé. Les Valériens ont déjà défait les Victoriens ! Les Torhnalliens savent puiser dans leurs ressources !

— Nous les avons déjà défaits, il est vrai, mais nos ressources sont limitées ! conclut Hector. Je te laisse te charger des derniers préparatifs. Je dois m’occuper de ma femme pour cette nuit, conclut-il d’un large sourire.

Leonarh refléta la mimique.

— Tu as bien dit au revoir à ta femme en quittant Merea, n’est-ce pas ?

— Comme il se doit !

Les deux officiers se saluèrent avec malignité.

Après avoir passé la porte du manoir, Hector écarta les rideaux sombres qui étouffaient l’entrée de sa chambre. Un sentiment rassurant émanait des murs de pierre, réchauffés par des sculptures en chêne massif et joliment vêtus de grandes bannières pourpres. Des bougies étaient placées dans les moindres recoins, projetant une lumière chaleureuse sur de grands coffres sombres.

Il vit sa femme, assise sur le lit. L’homme déposa ses armes et ôta son équipement.

— Elioth sest endormi ? demanda-t-il.

— Depuis quelques heures déjà, répondit Séréna. Tu pars donc demain avec tes hommes ?

— Oui, à l’aube… Est-ce que tout va bien ? demanda-t-il.

Séréna dissimulait son inquiétude. Son regard devenait fuyant. Hector la prit dans ses bras afin d’annihiler toute forme de crainte.

— Tout ira bien… murmura-t-il. Nous y arriverons. Je reviendrai très bientôt.

— Admettons que tu les repousses… Que se passera-t-il ensuite ? Les légions victoriennes ne s’arrêteront pas là !

— En effet, elles reviendront, et nous le repousserons encore.

— Mais jusqu’à quand…

— Jusqu’à ce que l’on trouve une faille qui leur sera fatale, déclara Hector. Notre nature a toujours été de résister face à l’oppresseur. Il y a plus de deux cents ans, lorsque mes ancêtres combattaient le Grand Nord, ou maintenant, alors que nous affrontons les Victoriens.

— L’empire du Grand Nord a disparu et un autre se lève… ajouta-t-elle.

— C’est la nature humaine comme nous la connaissons, faite de déclins et d’apogées, de dominations et de résistances.

Hector tendit sa plume d’oie vers sa femme.

— Je veux que tu poursuives l’écriture de mon livre jusqu’à mon retour.

— N’est-ce pas là le rôle d’un général ? Je ne suis que ton épouse, justifia-t-elle avec stupeur. Cela va contre la tradition des écrits !

— Mes responsabilités concernent le Sud désormais, déclara-t-il. Je ne peux m’occuper du Manoir des Archives et nos écrits doivent perdurer ! Ceci est notre tradition !

Séréna saisit la plume avec fermeté, assumant sa nouvelle tache.

— Attends-tu autre chose de moi pendant ton absence ? demanda-t-elle.

— Je n’attends rien de plus de toi, si ce n’est que tu profites de la beauté de l’automne et de cet instant.

Puis, Hector embrassa soudainement sa femme.

Dans ce baiser inattendu, elle oublia l’angoisse de la guerre. Ils s’enlacèrent de passion, puis, s’allongèrent sur les draps blancs, froissés et défaits. Hector ôta la fine et pâle tunique de Séréna. Elle caressa ses courts cheveux noirs et son visage marqué par les réalités, et sentit l’étreinte de ses bras forts, chasseresse des derniers tourments de son esprit. Leurs corps chauds et nus flamboyèrent comme un jeune brasier. Leur amour, obscur et indéfectible, rayonna dans la pièce. Collés l’un contre l’autre, ils profitèrent de cette dernière nuit, sombre et intense, mélancolique et lénifiante, car à l’aube, Hector serait parti.”