Prologue

ROYAUMES DU PASSÉ

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“Il fut un temps où, jadis, deux grands royaumes s’affrontèrent pour dominer toute vie sur les Terres Peuplées.

Le Royaume du Grand Nord clamait sa souveraineté sur les océans et les grandes terres nordiques, de l’actuelle Valéria, continent soumis à l’autorité de la Couronne, jusqu’au nord d’Isolhova, l’île impénétrable, dénommée la Vierge du Nord, vidée de toute présence humaine, enserrée de colossaux séracs de glace ne laissant aucun accès aux territoires qu’elle renfermait.

C’était au Grand Nord, sur l’île continent, que résidait le cœur du royaume. L’île entière, d’une superficie trois fois supérieure à celle de la Valéria, fut édifiée telle une forteresse de glace. Ses falaises, façonnées par le froid et le temps, se levaient avec fierté face à l’océan. Six entrées permettaient l’accès au domaine royal par voie navale. Elles avaient l’allure de hautes et profondes cavités de glace. Leurs parois, très étroites, limitaient toutefois le passage à un navire. Il arrivait par moment que les plus hauts mâts des plus grands navires ébréchassent les voûtes cristallisées.

En plus de leur unique et auguste rempart de glace, un bouclier naturel contre les navires de siège ennemis et les raz-de-marées de l’océan, les Nordiques avaient creusé maintes galeries et érigé des passerelles en abondance pour préserver une facilité d’accès vers les postes de défense et d’évacuation en cas de percée. De plus, pour préserver la sécurité du royaume, le roi nomma six prestigieuses seigneuries qui prêtèrent allégeance à la Couronne et assumèrent l’intendance des Portes, assurant la défense du mur et le contrôle des marchandises étrangères.

Le peuple nordique ne pouvait être que méfiant par nature pour édifier une telle muraille. Toutefois, lorsque leurs portes s’ouvraient aux visiteurs, ces derniers devenaient des invités privilégiés, accueillis avec une chaleur qui surpassait le froid des plus rudes traversées océaniques.

Le culte des Nordiques reposait sur une croyance polythéiste. Les rois, seigneurs et sujets vénéraient cinq dieux. Chacun régnait en maître sur son océan. D’après les légendes, certains dieux étaient connus pour leur sagesse, tandis que d’autres laissaient jaillir leur âme de guerrier. Ces derniers aimaient défier les autres dieux. Norh, le plus célèbre d’entre eux, résidait sous la glace de l’océan Blanc. Il aimait perturber les courants et marées de ses voisins, Synios, dieu voguant sur les flots de l’océan Sinueux, et la déesse Olympia, maîtresse de l’océan Olympien, tous deux connus pour leur quiétude et tempérance. Inferyon, dieu de l’océan Inférieur, jonglait d’une humeur à une autre, parfois colérique envers les hommes, parfois clément. Enfin, Nuruth, le plus perclus des Cinq, se complaisait en silence entre les deux grandes terres de l’Akilys, parmi les clapotements de l’océan Noir.

Bien que l’Océan ait été une figure majeure dans la culture nordique, le véritable symbole de cette civilisation demeurait le flocon de neige, représenté par une croix de cristal à six branches, chacune d’elles fournie d’innombrables épines de glace. Car les hommes appartenaient avant tout à leur foyer, terre de neiges éternelles.

Les plus imaginatifs d’entre eux aimaient croire que derrière l’emblème du flocon se dissimulait la représentation du royaume. Selon leurs dires, le roi incarnait le cœur de cristaux de glace et chaque branche enneigée évoquait une seigneurie, telle un bras qui s’étendait sur l’océan, au-delà du royaume du Grand Nord et au service de sa grandeur.

Les forces armées du continent comptaient une puissante flotte de mille navires autant capables de s’adapter aux caprices de la houle qu’à la dureté de la glace. Par ordre du roi, ils étaient disséminés sur les eaux pour défendre les frontières du royaume et protéger pêcheurs et marchands ambulants.

Et il y eut un temps où, jadis, ce Royaume du Grand Nord défia son voisin non moins puissant et influent sur les contrées du monde.

Le Royaume d’Artha commandait les régions sud des Terres Peuplées. Les Monts Éternels, la plus vaste chaîne montagneuse, scindait le continent, entre les provinces nord de Septhentroya, Furkunha, Fuertanha, les Champs d’Artha et la Pointe Dressée, et celles du sud, incluant Exorthia, Victerthia, Lyonarth et Carhnarath. Une forteresse bientôt millénaire, le fort d’Artha, était assise entre les flancs des Monts Éternels, offrant une voie aux échanges septentrionaux et méridionaux.

Les Arthaïens conservaient leur foi dans la terre et dans ce qu’elle offrait. D’après leurs croyances, les frontières des continents n’avaient pas été dessinées par les hommes, ni par les cinq dieux des océans que vénéraient leurs voisins du Grand Nord, mais par des entités supérieures qui résidaient sous la terre et décidaient à la fois de l’issue du monde. Il en existait trois. Althar, dieu de la Naissance, de la Science et du Progrès, le plus ancien de la Triade Arthaïenne, promettait à cette civilisation un savoir, une ingéniosité et un développement intellectuel sans limite. Son petit frère, Colhor, dieu de la Guerre et du Sang, veillait à la défense des populations. Enfin, Leothar, le fils d’Althar, dieu de la Terre et de la Générosité, proposait en abondance roches, minéraux purs, métaux précieux, gemmes et joyaux aux neuf provinces arthaïennes.

Car l’économie du royaume prenait racine dans les carrières, les mines, les puits et cavernes du continent, et sa prospérité, dans le service, la collaboration et l’interdépendance des contrées. En effet, qu’elle réside au Nord ou au Sud, chacune d’elles apportait ressources et richesses à ses huit autres voisines.

Les seigneurs arthaïens des contrées de Furkunha, Fuertanha et Exorthia approvisionnaient les autres régions du continent en gemmes, des pierres taillées, prédestinées à l’ornement de joaillerie. On en répertoriait trois sortes ; les « pierres fines », innombrables, telles que le cristal de grenat ou « gemme rouge », les spinelles, qu’un œil non avisé peut confondre avec l’aspect du rubis, la topaze impériale, d’un doré intense aux éclats rougeâtres, le quarts fumé et l’obsidienne rouge, toutes deux sollicitées pour guérir les troubles de l’esprit qu’il s’agisse de la démence ou de l’addiction, ainsi que les « pierres organiques » comme la mellite aussi dite « pierre miel » et l’ambre, de la résine végétale aux teintes orangées, utilisées pour la fabrication de parures et d’objets d’art, et enfin, les « pierres précieuses », de grande valeur en vue de leur rareté, sous l’apparence de diamants et rubis.

Les provinces de Septhentroya et Victerthia regorgeaient de mines d’argent et d’or. À elles seules, elles assuraient l’apport en métaux précieux nécessaires au monnayage, en bijouterie ou orfèvrerie.

Un grand nombre de forges se concentraient dans les domaines des Champs d’Artha et de Lyonarth. Ces deux contrées représentaient les fourneaux du continent, en vertu de leurs riches gisements de minerais de fer, un composant naturel fondamental dans la fabrication d’armes à base d’acier.

Les hommes de la Pointe Dressée et de Carhnarath exploitaient de vastes carrières afin d’extraire des pierres à bâtir telles que le tuffeau, semblable à de la craie micacée, le travertin, une roche calcaire à l’éclat jaunâtre, que l’on connaît pour leur utilité dans la construction de hauts et majestueux édifices, et le marbre, une pierre à cassure d’une grande rareté, grenue, aussi lourde que fragile. Une fois extrait, le marbre était scié et poli avant d’être entreposé dans les temples les plus sacrés sous forme de dalles ou de sculptures.

La Pierre incarnait le quotidien des Arthaïens, dans leur travail ou leurs lieux de vie. Le royaume l’avait conservée comme symbole de solidité et d’éternité, de la forme d’une colonne de pierre taillée en neuf côtés égaux, chaque pan représentant une province arthaïenne.

L’étude de l’architecture et des sciences physiques ne tarda pas à mener ce peuple ingénieux vers un autre domaine que la construction d’édifices : l’élaboration d’armes de guerre. Leur savoir-faire jonglait entre le polissage de la matière brute, le maniement de techniques avancées et l’aiguisement de connaissances en stratégie.

Ainsi, il en vînt naturellement un temps de guerre, militaire, économique, culturelle et spirituelle, qui empoisonnait le cœur bon des hommes et régnait sur les contrées des Terres Peuplées ; des plus vastes cités impériales aux villages les plus égarés.

Lorsque vînt le jour où deux rois, Othon, alors roi du Grand Nord et Arkhan, le roi d’Artha, las des massacres et des sacrifices, mirent fin à cette ère de guerres éternelles. Ils signèrent d’un commun accord un pacte de paix qui leur interdisait tout assaut sur le royaume voisin sous peine de perdre le trône. Les scribes nordiques et arthaïens le nommèrent le Pacte des Rois. Il fut proclamé dans toutes les cités, lu par les quatorze grand seigneurs sur les places publiques et cloué au devant des entrées.

Dans cet élan de changement, les scribes rédigèrent un nouveau calendrier. Cette date devait être à jamais inscrite dans l’histoire des royaumes et des peuples, et désormais, elle marquerait son premier jour.

L’année qui suivit la naissance du Pacte des Rois fut marquée par l’émancipation d’un peuple guerrier, soumis à l’autorité du royaume du Grand Nord, au service des troupes auxiliaires des armées nordiques. Cette peuplade avait mené, par le passé, maintes révoltes contre le royaume. Valère, le chef des armées résistantes, en représentait le plus illustre personnage. Il ressentait chez ses hommes une profonde rage qui les mènerait au-delà des plus grands sacrifices et à un espoir d’une souveraineté populaire légitime. Mais leurs forces humaines diminuaient au rythme soutenu des conflits. Tout idéal de liberté s’évadait. Leur vitalité s’estompait.

Un matin, le roi Othon se présenta sur le champ de bataille et proclama l’émancipation de Valère et de son peuple avant que celui-ci ne sacrifiasse ses derniers hommes dans un élan de désespoir. Ainsi se conclut l’affrontement entre le royaume et ses hors-la-lois.

Les puissances nordiques et arthaïennes reconnurent devant leurs dieux l’autorité légitime de Valère et l’honorèrent des titres de Général Indépendant et Père des Valériens ; père dun peuple fait dun sang neuf et ardent. Enfin, le roi du Grand Nord exposa au monde les six nouvelles provinces de la Valéria : Allevard, Alapas, Lussan, Pyrrhen, Borheal et le Pan de l’Ouest, qui forgèrent le troisième continent le plus influent des Terres Peuplées.

Dans une dernière décision, les deux rois nominèrent les Berberoths comme Gardiens du Pacte, des nomades, jadis meurtris par les génocides, puis disséminés sur tous les continents des Terres Peuplées. Ils erraient jusqu’à ce jour sur les Terres Peuplées, sans chef et sans but. Les rois, Othon et Arkhan, souhaitaient rehausser ces hommes au rang de leurs ancêtres autrefois respectés, aussi sages que guerriers, et faits de droiture, de pardon et de reconnaissance. Le peuple des Berberoths vit dans cette proposition l’opportunité de devenir des héros, de faire peser une justice qu’il n’avait pas reçue et de prendre part aux grands changements qui bouleverseraient le monde. Le maintien de la paix et la préservation de l’harmonie entre les peuples, et singulièrement entre le Grand Nord et Artha étaient devenus leur nouvelle religion. L’Ordre des Berberoths était né.

On entreprit alors de grands travaux. En neuf années, vingt-deux forteresses Berberoths furent édifiées, sur les terres du Grand Nord, d’Artha, de la Valéria et de l’Akilys. Les Gardiens du Pacte veillaient au respect de la diplomatie, de la transparence et de la vérité entre les relations royales, seigneuriales et populaires. Ils étendirent leur influence de cité en cité, observant depuis leurs châteaux, cheminant dans les avenues au grand jour, aux côtés des plus honnêtes figures, ou agissant en pleine nuit, sous le manteau de malfrats, afin de punir manigances et complots. Une décennie s’écoula et les Berberoths connaissaient déjà tout des royaumes qu’ils protégeaient. Toutefois, très peu pouvaient en dire autant sur la véritable identité de ces hommes.

Cest ainsi que pendant plus dun siècle, cette paix, autrefois frêle et cristallisée, se condensa en une concorde durable et inébranlable. L’Ère Liliale, ainsi nommée dans les anciens livres, devînt la période la plus heureuse que les Terres Peuplées aient connu.

Toutefois, cette ère de paix n’épargna guère les princes. Et les dignes successeurs des lignées du Grand Nord et d’Artha disparurent par grand malheur du paysage royal.

Dans sa pleine jeunesse, le fils unique d’Edhrar Ier, roi du Grand Nord, écœuré de l’hypocrisie de sa cour, fuit le royaume en quête d’aventures et d’un monde plus authentique. Il fut retrouvé loin de ses terres, enseveli sous la neige d’un des plus hauts sommets des Monts Immortels, en Alapas, mort dans la solitude la plus terrible.

Sur l’autre continent, les fils jumeaux du roi d’Artha, Krakhan Le Fier, avant même d’avoir atteint l’âge de raison, se noyèrent dans les torrents de l’Armaroth, sous les yeux de leur père, lors d’un tournoi organisé le jour de leur anniversaire.

C’est ainsi qu’au commencement du deuxième siècle après la naissance du Pacte des Rois, nul souverain n’avait d’héritier.

Mais, en l’an cent quatre après le Pacte des Rois, deux événements bouleversèrent l’ordre des deux royaumes. Tout d’abord, le roi d’Artha, Krakhan Le Fier, consumé depuis des années par le décès de ses fils, se donna la mort, pendu au balcon royal.

Puis, c’est avec la plus grande impudence que le roi du Grand Nord, Edhrar Ier, prit pour épouse, Emilia, la jeune reine d’Artha, devenue veuve et sans successeur.

Nombreux furent ceux qui contestèrent cette union injurieuse, dont les nobles, craintifs et cauteleux quant à la perte de leurs titres et privilèges, les vassaux, hostiles à l’idée de rassembler leurs armées sous une seule et même bannière, et les religieux, voyant leur foi menacée par le potentiel mélange des cultes. Mais le roi se moquait des accusations et des suppositions. Il avait l’appui des Berberoths qui voyaient dans cet acte audacieux une nouveau pas vers l’unification des royaumes et une paix absolue.

Vingt-six ans plus tard, à la mort d’Edhrar Ier, s’assit sur le trône son seul héritier, Valdemar. Le jeune roi débuta son règne sur les contrées nordiques et arthaïennes. Il endura plusieurs années de conflits au sein de ses territoires. Le garçon devait affronter les castes privilégiées et influentes de chacun des royaumes qui aspiraient au pouvoir national et ne voyaient en ce jeune homme qu’un fils bâtard et un souverain illégitime.

Ce sont les petites gens qui soutinrent Valdemar, reconnaissantes pour sa générosité et sa bienveillance envers les pauvres et les malades, et respectueux des cultes déistes propres à chaque peuple. Les inégalités de richesse se resserrèrent entre les classes en moins d’une décennie. Les castes égoïstes perdirent de leur influence.

Avec l’appui de son peuple, le roi Valdemar poursuivit sa quête vers la légitimité absolue. Il voulait montrer au monde qu’il était le digne héritier des deux plus grandes lignées impériales des Terres Peuplées. Il reforgea alors des alliances, non pas pour la guerre, éternel responsable de la pauvreté et de la souffrance de ses sujets, mais pour l’enrichissement collectif, par le commerce de marchandises et l’échange de savoirs.

Le souverain se tourna tout d’abord vers la Valéria, cet allié émancipé par ses ancêtres, aux ressources alimentaires et militaires. Mais pour le roi, renouer d’anciennes confédérations était insuffisant.

Il poursuivit son voyage sur la route du Sud pour être accueilli en Akilys. À cette époque, ce continent ressemblait à une poudrière ethnique et culturelle, déchiré entre les intérêts de tribus égoïstes. C’est ainsi que le jeune roi, commandant des armées nordiques et arthaïennes, et soutenu par les forces valériennes, renversa les despotes locaux pour instaurer de nouveaux principes fondés sur l’ordre et la diplomatie. En échange, les chefs akilyens qui exerçait encore un pouvoir local lui promirent fidélité et appui si un nouveau mal voyait le jour au sein des Terres Peuplées. Pour son audace et son ambition, le roi reçu un autre nom, Valdemar Le Brave.

Valdemar gouvernait dorénavant le Grand Nord, Artha et l’Akilys. De cette confédération suivit un empire, sur le point de devenir le plus vaste et le plus puissant que le temps ait pu suivre. C’est ainsi que naquît le Grand Royaume. Et son roi, au cœur vaillant, poursuivrait ses œuvres pour un règne de paix qui reposerait sur l’union, le partage et l’équilibre.

Jusqu’au jour où dans sa quatre-vingt-seizième année, lorsque le Grand Roi devînt vieux et fatigué, prêt à rejoindre sa famille ancestrale, il légua son royaume unifié à ses fils. Le roi Valdemar n’avait pas peur de mourir en tant qu’homme. Il craignait avant tout l’extinction de son royaume de paix.

Roches et glaces du Grand Nord furent cédées à Leorh, terres et eaux d’Artha, à Fukhan. L’Akilys fut partagé entre les trois chefs les plus respectés du continent. Le Grand Royaume n’existait désormais que dans les écrits du passé.

Dorénavant, la Désunion avait commencé. Son temps fut bref. Il s’agissait de dix années succédant à la félicité et précédant l’affliction, ne laissant guère de temps aux deux frères pour saisir les rennes de la souveraineté et égaler le règne de leur père.

Cette décennie de paix fut rattrapée par les Neuf Noires, neuf interminables années de malheur qui frappèrent les royaumes du Grand Nord et d’Artha. Les fléaux du monde s’étaient désormais abattus sur les puissants.

Le Grand Nord devînt victime d’un premier désastre naturel. Les flots de l’océan s’étaient levés depuis plusieurs jours et inquiétaient les seigneurs en charge de la protection des murs. Une nuit, Norh, le plus imprévisible et orgueilleux des dieux nordiques, déversa sa cruauté contre son peuple, l’engloutissant avant qu’il n’ait pu apercevoir les premiers rayons du soleil. La capitale du Grand Nord, Northen, alors résidence royale, fut la dernière cité submergée. Et le roi Leorh, prêt à suivre ses sujets sous l’eau, accepta son sort. Il devînt le Roi Piégé, le dernier roi de sa dynastie.

Le roi Fukhan regardait, impuissant, la chute de son frère et plus grand allié. Il se laissa consumer par la peur et le chagrin. Son esprit s’égarait loin des réunions de son conseil, désertant son propre trône. Il fut oublié et dénigré par son peuple alors dans le plus grand besoin au vue des tragédies extérieures. Les membres haut placés de la cour royale en profitèrent pour fomenter un coup d’État qui plongea soudainement le royaume dans un déséquilibre politique, puis un chaos économique et social sans pareil. Le cœur d’Artha avait été touché. Il sombra dans les ruines de la guerre civile et dans la famine.

L’équilibre entre le Grand Nord et Artha seffondra, et l’autorité des Berberoths trembla. Les Gardiens du Pacte se cloîtrèrent dans leurs forteresses, se rendant sourds, muets et aveugles face aux horreurs de l’anarchie, abandonnant leur fardeau pour se cacher une nouvelle fois parmi les décombres des Terres Peuplées. L’Ordre des Berberoths se disloqua.

En lan deux cents dix-neuf après le Pacte des Rois, lorsque la fureur des Neuf Noires fut passée, les Terres Peuplées souvrirent à l’ère du Grand Redressement et à dix-sept années de reconstruction.

Le continent valérien subit les tourments de ses voisins, à bien moindre échelle néanmoins. Son marché extérieur ayant été rudement affecté, il n’eut dautres choix que de se centrer sur la culture de céréales et l’élevage locaux. Nichol, le dernier descendant de la lignée de Valère, le Père des Valériens, conserva des relations diplomatiques avec l’Akilys. Mais les temps de malheur instaurèrent un climat de méfiance et de repli continental. Plus aucun navire n’osait s’éloigner des côtes, jamais au-delà de quelques milles, à moins que la nécessité en poisson soit grande.

Mais un danger plus grave guettait la Valéria. Les côtes du Pan de lOuest, autrefois sûres pour ses habitants, commençaient à seffriter semaines après semaines. Les terres vivables rétrécissaient. Les falaises reculaient. Les maisons seffondraient pour couler dans l’océan Sinueux. La sixième province valérienne allait connaître un sort similaire à celui du Grand Nord. Pêcheurs et éleveurs fuyaient désormais vers l’Est du continent.

Ce fut lors de la première année du Grand Redressement, à lautre bout des Terres Peuplées, qu’un homme, bercé par des désirs de grandeur et de gloire, et nourri d’une haine envers ses concitoyens, édifia un nouveau territoire. Dans les ruines dArtha, sur des contrées désertées et sans nom, il le proclama comme cinquième continent des Terres Peuplées.

L’épicentre de son repère ressemblait à une presqu’île en forme de trèfle à trois feuilles. Bien que petite par sa superficie et jeune par son temps, la Victoria demeurait non moins influente. Victor officialisa son autorité au-delà des frontières, sous le titre de Seigneur, puis comme Gouverneur, lorsqu’il conquit les contrées Sud de Victerthia, l’Est de Carhnarath, et les douze îles de l’archipel Volkan.

L’expansion de la Victoria ne fut guère interrompue en chemin. La cause de ses victoires ne fut que trop peu en lien avec son savoir militaire ou sa vision tactique. Issu d’une riche famille, Victor racheta aisément les territoires d’Artha les plus appauvris. De même, non remis des horreurs des Neuf Noires et effrayés par le courroux de cet homme, les derniers seigneurs du sud d’Artha se rallièrent à son combat.

Victor régnait désormais sur Artha, sans résistance, depuis Varthan, la nouvelle capitale de Victoria. Mois après mois, les soldats arthaïens vinrent grossir les rangs des armées victoriennes. L’esclavage explosa pour les plus pauvres, exclus ou prisonniers de guerre qui ne représentaient qu’une marchandise de chair et de sang, alimentant le cœur de la Victoria.

Pendant plus de douze années le conditionnement par la propagande marqua le quotidien des survivants des Neuf Noires. La civilisation arthaïenne était sur le point d’être enterrée par la botte d’une nouvelle lignée impériale, celle d’un tyran qui surpasserait la grandeur passée des Nordiques et Arthaïens, et se poursuivrait longtemps après sa mort, grâce à Marius, son descendant désormais au pouvoir.

En l’an deux cents trente-six après le Pacte des Rois, Victor déclara la guerre à tout peuple refusant de se soumettre à son autorité. Il en restait deux : les Akilyens et Valériens. Ces premiers souffraient encore des luttes d’influence et guerres civiles. Les seconds, quand à eux, s’étaient relevés et unifiés sous la bannière du Général Nichol, et de son fils, Hector.

En ce nouveau temps, les conflits locaux semblaient révolus, remplacés par des jeux de pouvoir et d’intimidation de plus grande échelle, d’un point à l’autre des Terres Peuplées. Des stratégies se dessinaient. Des murs se dressaient. Des armées se mobilisaient. Des armes de guerre se préparaient. La Guerre des Lointains avait commencé.

C’était une guerre sans restriction, sans commisération et sans respect. Les Terres Peuplées devaient assister à un ultime bras de fer entre les Hommes, un affrontement tristement inégal entre liberté et domination.

Car maintenant que le Grand Nord était englouti, Artha, occupée, et l’Akilys, morcelé, la Valéria représentait le dernier bastion de résistance face à la tyrannie grandissante de l’empire victorien.”